Lettres et textes:
Le Berlin intellectuel
des années 1800

Lettre d'Adolf von Buch à Louis de Beausobre (Magdebourg, 21 janvier 1762)

 

 

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Bibliothèque d'État de Berlin / Section des manuscrits
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Monsieur

Il y a des personnes, à qui on ne donne point de Commissions, parceque leur negligence les fait executer
mal; pour Vous on doit avoir honte, de Vous en donner par la raison du contraire. A peine Vous avois je mar-
qué, que j'aimerois à avoir l'Encyclopedie de Baumgarten, si le hazard Vous l'offroit, que Vous Vous donnés
des mouvements à Berlin et à Francfort, pour me la procurer, et que Vous m'en communiqués deja quelques
feuilles. En vérité, mon cher Ami, je suis tout honteux des peines, que je Vous ai causé, mais je ne puis nier
que Vous m'ayiés fait bien de plaisir par la partie, que Vous m'avés envoyé, et ou malgré le peu, qu'elle contient,
j'ai reconnu l'esprit de Baumgarten,. J'avoue aussi, que je Vous aurai une obligation infinie, si Vous pourrés
me faire avoir l'ouvrage en entier, et que je donnerai volontiers une gratification, proportionnée à un tel
ouvrage à celui, qui Vous le communiquera. Vous ne m'avés pas moins fait de plaisir, en me donnant avis
de la convention entre le Duc de Bevern et le General Berg, que Mr. de Fürst m'a mandé par la même poste;
elle est d'une grande consequence pour mes terres et celle de mes amis. Les regiments, qui ont êté recrutés ici
se sont complettés avec peu de peine, et ont même renvoyé dans le Canton beaucoup de recrues en êtat de ser-
vir. Je Vous ai marqué dans une de mes lettres, qu'on frappoit de la monnoye au coin de Brandebourg et
que la Reine a êté payée en cette monnoye; mais il se trouve, que cela a êté un sac d'ancienne monnoye de
Brandebourg, qu'on a encore eu. Peut-être est ce de même du General Schmettau; au moins la fille d'Ephraim
a assuré, que le bail avéc son pere avoit êté renouvellé pour deux ans sur les mêmes conditions, qu'auparavant
et qu'il ne savoit rien de cette nouvelle monnoye, qu'on devoit frapper. Vous me ferés plaisir de m'informer
de l'êtat de santé de la Marechalle Schmettau; elle a fait dire à la Princesse Henri, que sa maladie s'êtoit
changé en fievre continue, ce qui pourroit être fort dangereux apres que ses forces ont êté epuisées apres une si
grande maladie; ce seroit une perte considerable pour Berlin, pour toute la societé et pour moi, qui n'ai, qu'à
me louer des politesses et bontés, qu'elle m'a toujours temoigné.

Vous m'avés proposé dans Votre dernière lettre quelques difficultés, desquelles je dirai un mot, avant que de
continuer les autres matieres.

Vos objections contre la certitude, qu'on peut avoir de ce, qu'une verité a êté dans un certain tems au
dessus de la raison humaine sont extremement forts, mais elles ne me paroissent pas exclure cette espece de certi
tude, que les verités historiques admettent. Si on ne peut pas prouver demonstrativement, que les meilleurs ou-
vrages de l'antiquité et ceux des plus grands genies nous soyent restés, et que même dans ceux, que nous avons,
les Auteurs ayent osé dire ce qu'ils pensoient; il me paroit toujours possible, de juger avec un grand degré
de probabilité de l'êtat des connoissances d'un certain siecle par les ecrits, que le tems n'a pas fait perir et
par ce, que les historiens nous disent du culte et des mœurs des peuples d'un certain age. Je crois, qu'on
pourroit prouver aussi surement, que l'idée des Grecs et des autres nations de Dieu du tems d'Homere et
de Hesiode êtoit fort inferieure à celle des Juifs, qu'on peut prouver, que Ciceron ait declamé dans le Senat
les belles Catilinaires. Vous croyés, que selon mes principes on pourroit soutenir, que les decouvertes des moder-
nes dans la Physique, l'astronomie, les Mathematiques p etoient des verités au dessus de la raison des anciens
et je ne vois aucun inconvenient à le faire, même à l'egard des Ecrivains sacrés. Je crois, que le systeme
de Copernic êtoit une verité au dessus de la raison de Josue et des Juifs de son tems, et que Dieu ne jugea pas
à propos de leur reveler. Je ne sai pas, pourquoi on veut faire des Auteurs de la Bible des hommes parfaits
en tout genre et versés dans toute sorte de connoissances. Puisque nous voyons, que le grand Euler radote, quand
il parle Politique, que des grands Physiciens comme Bonnet sont quelquefois des mechants Metaphysiciens
et vice versa, pourquoi ne pourrions nous pas supposer, que ces saints hommes ayent pu être fort ignorants dans des
choses, que Dieu ne leur a pas revelé.

Mais comment Dieu leur a-t'il pu relever quelque chose? C'est, comme j'ai dit dans ma derniere lettre
ou en leur procurant de nouvelles sensations, ou en leur fournissant par des choses analogues des idées, qui les
mettoient en êtat, de comprende ces verités. La nature des esprits et leur commerce entre eux nous est trop peu con-
nu, pour pouvoir nous toujours faire une idée distincte de la maniere, dont cela se fait. Quelquefois l'Ecriture nous
dit que Dieu a revelé à ses prophetes des choses par un songe, par l'apparition d'un image, comme le drap blanc
que Pierre vit, lorsqu'il fut choisi, pour precher l'evangile aux Payens, et par d'autres moyens; mais quelquefois
elle nous laisse dans une grande ignorance sur ce sujet. C'est ainsi, que nous voyons les Apotres, armés d'une force
surnaturelle, precher apres l'ascension de Jesus-Christ au peuple d'Israël les verités les plus relevées. Je Vous avoue

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que je serois trés embarrassé à Vous expliquer distinctement la maniere, dont cela s'est fait; mais je n'y vois aucu-
ne contradiction, parceque quelque chose de pareil nous arrive tous les jours. Nous meditons souvent une verité avec
la plus grande application; sans que tous nos efforts nous y fassent voir plus clair. Une autre fois, que nous y pensons
le moins, un rayon de lumiere vient pour ainsi dire eclairer notre esprit, et nous sommes fort etonnés, de n'avoir pas compris
d'abord cette verité. Si cela arrive naturellement, pourquoi Dieu n'auroit-il pas pu reveiller surnaturellement dans
les esprits des Apotres des vérités, pour lesquelles ils avoient amassés de materiaux par l'instruction orale de Jesus-Christ?

Pour le pardon des pechés, voici comment je me represente cette matiere. Dieu est le Monarque et /ce que
devroient toujours etre des termes equivalents/ le Pere universel de la Création. Il a crée ce monde, pour communiquer
le bonheur aux Creatures raisonnables, autant que leur conduite le permettroit, et pour manifester ainsi sa gloire
de la maniere la plus sûre. Exemt de toutes les foiblesses humaines, il n'a point d'enfant cheri, le bonheur duquel
il voudroit procurer aux depens des autres; il a donc établi un ordre general, par l'observation duquel tous ses créa
tures peuvent devenir heureux. Quiconque enfraint1 cet ordre n'offense pas Dieu à proprement parler, puisqu'un
Etre aussi parfait, que lui est trop elevé au dessus des offenses humaines, mais il determine Dieu à le punir, tant
pour sa propre correction que pour l'exemple des autres. Il y a differentes sortes de punition, des naturelles, suites
inevitables des vices. Tels sont les maladies causées par les excés et sur tout les remords de la conscience. Mais
rien n'empeche de soutenir que Dieu a aussi decerné des peines arbitraires pour les pecheurs obstinés. Les re-
mords ne peuvent pas cesser comme Vous l'avés très bien remarqué, tant que le souvenir dure, c'est à dire, tant
qu'un homme reste la meme personne, et ainsi un homme, qui a commis un peché sera eternellement moins heureux,
que s'il ne l'avoit pas commis. À l'egard de ces peines je crois, qu'il n'y a point de pardon à esperer, puisque ce seroit
changer la nature de nôtre être. Quelle triste verité pour les hommes, quand ils comparent les bonnes et les mauvaises
actions de leur vie passée! Mais à l'egard des peines arbitraires, je crois, qu'un pardon peut avoir lieu. Elles sont
principalement pour l'exemple des autres et après le grand exemple de la punition du peché dans la personne
de Jesus-Christ, elles peuvent être remises à celui, qui par une foi vive en son sauveur se croit reconcilié à Dieu, et prend
par là une resolution vive et efficace de ne plus offenser cet Etre misericordieux. Vous croyés, que les hommes ne senti-
ront les peines naturelles, qu'en proportion des lumieres presentes à l'esprit lors de l'action. Ce sentiment ressemble
tres fort au peché philosophique des Jesuites. Mais dans ce cas nous autres, qui nous donnons quelque peine pour ap-
profondir nos devoirs serions infiniment plus malheureux, que ceux, qui ne s'occupent jour et nuit qu'à satisfaire leurs

Commentaires

1 La tache empêche de voir si le mot de départ est „enfraint“, corrigé pour donner „enfreint“, ou s'il y avait d'abord l'orthographe „enfreint“, puis la correction „enfraint“.

passions, quand même nous commettrions point moins de pechés, puisqu'ils seroient commis avec plus de lumieres.
Il n'y auroit rien de si heureux, que de vivre d'une façon inconsiderée, puisqu'alors la reflexion, qui precede nos actions [...]
ne serviroit pas à aggraver notre peine. Je crois, comme Vous Monsieur, qu'on demandera moins de ceux, qui ont m[...] reçu, mais il faut, que ce defaut de lumieres vienne d'une impuissance naturelle et non de la negligence de l'homme[...] Voila ce que j'ai à dire sur les matieres, que Vous m'avés proposé. Pardonnes, cher Ami, si je Vous ai ennuyé par
des longues discussions sur des sujets, que Vous savés mieux que moi; mais le celebre Poëte Anglois Young [...] l'esprit s'aiguise par le commerce avec des amis, et c'est le principal fruit, que j'ai taché à retirer de ces dissertations.

Hier une estaffette de Mr Jourdan nous a porté la nouvelle, que l'Imperatrice de Russie êtoit morte le 5 de
ce mois
. Cette nouvelle est-elle vraye,2 et si elle l'est produira t'elle des effets favorables pour nous? Ce sont des sujets
pour animer la conversation des politiques, mais que l'avenir seul peut eclaircir. Le Roi a rappellé les Officiers
Autrichiens relachés sur leur parole. Le Prince Lobkowitz et le Prince Lichtenstein sont deja arrivés. Le Prince de
Coburg
, de Salm et d'autres sont en chemin. Ainsi nous verrons bientôt nôtre ville presque aussi remplie de petits Princes
de l'Empire, que Vienne. Portés Vous bien et continués moi Votre amitié et Votre correspondance. à Magde[...] ce 21 Janvier 1762.

Dans ce moment je viens de recevoir Votre lettre du 19; je n'ai pas voulu differer à Vous repondre,que l'[...]-
re
de [Sobieskyne] ne m'appartient pas; je l'ai acheté peu avant que de partir de Berlin et je l'ai ici.

Commentaires

2 L'impératrice Elisabeth de Russie est décédée le 5 janvier 1762; Catherine II lui succèda en juillet 1762.

Monsieur

Il y a des personnes, à qui on ne donne point de Commissions, parceque leur negligence les fait executer mal; pour Vous on doit avoir honte, de Vous en donner par la raison du contraire. A peine Vous avois je marqué, que j'aimerois à avoir l'Encyclopedie de Baumgarten, si le hazard Vous l'offroit, que Vous Vous donnés des mouvements à Berlin et à Francfort, pour me la procurer, et que Vous m'en communiqués deja quelques feuilles. En vérité, mon cher Ami, je suis tout honteux des peines, que je Vous ai causé, mais je ne puis nier que Vous m'ayiés fait bien de plaisir par la partie, que Vous m'avés envoyé, et ou malgré le peu, qu'elle contient, j'ai reconnu l'esprit de Baumgarten. J'avoue aussi, que je Vous aurai une obligation infinie, si Vous pourrés me faire avoir l'ouvrage en entier, et que je donnerai volontiers une gratification, proportionnée à un tel ouvrage à celui, qui Vous le communiquera. Vous ne m'avés pas moins fait de plaisir, en me donnant avis de la convention entre le Duc de Bevern et le General Berg, que Mr. de Fürst m'a mandé par la même poste; elle est d'une grande consequence pour mes terres et celle de mes amis. Les regiments, qui ont êté recrutés ici se sont complettés avec peu de peine, et ont même renvoyé dans le Canton beaucoup de recrues en êtat de servir. Je Vous ai marqué dans une de mes lettres, qu'on frappoit de la monnoye au coin de Brandebourg et que la Reine a êté payée en cette monnoye; mais il se trouve, que cela a êté un sac d'ancienne monnoye de Brandebourg, qu'on a encore eu. Peut-être est ce de même du General Schmettau; au moins la fille d'Ephraim a assuré, que le bail avéc son pere avoit êté renouvellé pour deux ans sur les mêmes conditions, qu'auparavant et qu'il ne savoit rien de cette nouvelle monnoye, qu'on devoit frapper. Vous me ferés plaisir de m'informer de l'êtat de santé de la Marechalle Schmettau; elle a fait dire à la Princesse Henri, que sa maladie s'êtoit changé en fievre continue, ce qui pourroit être fort dangereux apres que ses forces ont êté epuisées apres une si grande maladie; ce seroit une perte considerable pour Berlin, pour toute la societé et pour moi, qui n'ai, qu'à me louer des politesses et bontés, qu'elle m'a toujours temoigné.

Vous m'avés proposé dans Votre dernière lettre quelques difficultés, desquelles je dirai un mot, avant que de continuer les autres matieres.

Vos objections contre la certitude, qu'on peut avoir de ce, qu'une verité a êté dans un certain tems au dessus de la raison humaine sont extremement forts, mais elles ne me paroissent pas exclure cette espece de certitude, que les verités historiques admettent. Si on ne peut pas prouver demonstrativement, que les meilleurs ouvrages de l'antiquité et ceux des plus grands genies nous soyent restés, et que même dans ceux, que nous avons, les Auteurs ayent osé dire ce qu'ils pensoient; il me paroit toujours possible, de juger avec un grand degré de probabilité de l'êtat des connoissances d'un certain siecle par les ecrits, que le tems n'a pas fait perir et par ce, que les historiens nous disent du culte et des mœurs des peuples d'un certain age. Je crois, qu'on pourroit prouver aussi surement, que l'idée des Grecs et des autres nations de Dieu du tems d'Homere et de Hesiode êtoit fort inferieure à celle des Juifs, qu'on peut prouver, que Ciceron ait declamé dans le Senat les belles Catilinaires. Vous croyés, que selon mes principes on pourroit soutenir, que les decouvertes des modernes dans la Physique, l'astronomie, les Mathematiques p etoient des verités au dessus de la raison des anciens et je ne vois aucun inconvenient à le faire, même à l'egard des Ecrivains sacrés. Je crois, que le systeme de Copernic êtoit une verité au dessus de la raison de Josue et des Juifs de son tems, et que Dieu ne jugea pas à propos de leur reveler. Je ne sai pas, pourquoi on veut faire des Auteurs de la Bible des hommes parfaits en tout genre et versés dans toute sorte de connoissances. Puisque nous voyons, que le grand Euler radote, quand il parle Politique, que des grands Physiciens comme Bonnet sont quelquefois des mechants Metaphysiciens et vice versa, pourquoi ne pourrions nous pas supposer, que ces saints hommes ayent pu être fort ignorants dans des choses, que Dieu ne leur a pas revelé.

Mais comment Dieu leur a-t'il pu relever quelque chose? C'est, comme j'ai dit dans ma derniere lettre ou en leur procurant de nouvelles sensations, ou en leur fournissant par des choses analogues des idées, qui les mettoient en êtat, de comprende ces verités. La nature des esprits et leur commerce entre eux nous est trop peu connu, pour pouvoir nous toujours faire une idée distincte de la maniere, dont cela se fait. Quelquefois l'Ecriture nous dit que Dieu a revelé à ses prophetes des choses par un songe, par l'apparition d'un image, comme le drap blanc que Pierre vit, lorsqu'il fut choisi, pour precher l'evangile aux Payens, et par d'autres moyens; mais quelquefois elle nous laisse dans une grande ignorance sur ce sujet. C'est ainsi, que nous voyons les Apotres, armés d'une force surnaturelle, precher apres l'ascension de Jesus-Christ au peuple d'Israël les verités les plus relevées. Je Vous avoue

que je serois trés embarrassé à Vous expliquer distinctement la maniere, dont cela s'est fait; mais je n'y vois aucune contradiction, parceque quelque chose de pareil nous arrive tous les jours. Nous meditons souvent une verité avec la plus grande application; sans que tous nos efforts nous y fassent voir plus clair. Une autre fois, que nous y pensons le moins, un rayon de lumiere vient pour ainsi dire eclairer notre esprit, et nous sommes fort etonnés, de n'avoir pas compris d'abord cette verité. Si cela arrive naturellement, pourquoi Dieu n'auroit-il pas pu reveiller surnaturellement dans les esprits des Apotres des vérités, pour lesquelles ils avoient amassés de materiaux par l'instruction orale de Jesus-Christ?

Pour le pardon des pechés, voici comment je me represente cette matiere. Dieu est le Monarque et /ce que devroient toujours etre des termes equivalents/ le Pere universel de la Création. Il a crée ce monde, pour communiquer le bonheur aux Creatures raisonnables, autant que leur conduite le permettroit, et pour manifester ainsi sa gloire de la maniere la plus sûre. Exemt de toutes les foiblesses humaines, il n'a point d'enfant cheri, le bonheur duquel il voudroit procurer aux depens des autres; il a donc établi un ordre general, par l'observation duquel tous ses créatures peuvent devenir heureux. Quiconque enfraint1 cet ordre n'offense pas Dieu à proprement parler, puisqu'un Etre aussi parfait, que lui est trop elevé au dessus des offenses humaines, mais il determine Dieu à le punir, tant pour sa propre correction que pour l'exemple des autres. Il y a differentes sortes de punition, des naturelles, suites inevitables des vices. Tels sont les maladies causées par les excés et sur tout les remords de la conscience. Mais rien n'empeche de soutenir que Dieu a aussi decerné des peines arbitraires pour les pecheurs obstinés. Les remords ne peuvent pas cesser comme Vous l'avés très bien remarqué, tant que le souvenir dure, c'est à dire, tant qu'un homme reste la meme personne, et ainsi un homme, qui a commis un peché sera eternellement moins heureux, que s'il ne l'avoit pas commis. À l'egard de ces peines je crois, qu'il n'y a point de pardon à esperer, puisque ce seroit changer la nature de nôtre être. Quelle triste verité pour les hommes, quand ils comparent les bonnes et les mauvaises actions de leur vie passée! Mais à l'egard des peines arbitraires, je crois, qu'un pardon peut avoir lieu. Elles sont principalement pour l'exemple des autres et après le grand exemple de la punition du peché dans la personne de Jesus-Christ, elles peuvent être remises à celui, qui par une foi vive en son sauveur se croit reconcilié à Dieu, et prend par là une resolution vive et efficace de ne plus offenser cet Etre misericordieux. Vous croyés, que les hommes ne sentiront les peines naturelles, qu'en proportion des lumieres presentes à l'esprit lors de l'action. Ce sentiment ressemble tres fort au peché philosophique des Jesuites. Mais dans ce cas nous autres, qui nous donnons quelque peine pour approfondir nos devoirs serions infiniment plus malheureux, que ceux, qui ne s'occupent jour et nuit qu'à satisfaire leurs

Commentaires

1 La tache empêche de voir si le mot de départ est „enfraint“, corrigé pour donner „enfreint“, ou s'il y avait d'abord l'orthographe „enfreint“, puis la correction „enfraint“.

passions, quand même nous commettrions moins de pechés, puisqu'ils seroient commis avec plus de lumieres. Il n'y auroit rien de si heureux, que de vivre d'une façon inconsiderée, puisqu'alors la reflexion, qui precede nos actions [,] ne serviroit pas à aggraver notre peine. Je crois, comme Vous Monsieur, qu'on demandera moins de ceux, qui ont m[oins] reçu, mais il faut, que ce defaut de lumieres vienne d'une impuissance naturelle et non de la negligence de l'homme[.] Voila ce que j'ai à dire sur les matieres, que Vous m'avés proposé. Pardonnes, cher Ami, si je Vous ai ennuyé par des longues discussions sur des sujets, que Vous savés mieux que moi; mais le celebre Poëte Anglois Young [dit, que] l'esprit s'aiguise par le commerce avec des amis, et c'est le principal fruit, que j'ai taché à retirer de ces dissertations.

Hier une estaffette de Mr Jourdan nous a porté la nouvelle, que l'Imperatrice de Russie êtoit morte le 5 de ce mois. Cette nouvelle est-elle vraye,2 et si elle l'est produira t'elle des effets favorables pour nous? Ce sont des sujets pour animer la conversation des politiques, mais que l'avenir seul peut eclaircir. Le Roi a rappellé les Officiers Autrichiens relachés sur leur parole. Le Prince Lobkowitz et le Prince Lichtenstein sont deja arrivés. Le Prince de Coburg, de Salm et d'autres sont en chemin. Ainsi nous verrons bientôt nôtre ville presque aussi remplie de petits Princes de l'Empire, que Vienne. Portés Vous bien et continués moi Votre amitié et Votre correspondance. à Magde[bourg] ce 21 Janvier 1762.

Dans ce moment je viens de recevoir Votre lettre du 19; je n'ai pas voulu differer à Vous repondre,que l'[histoi]re de [Sobieskyne] ne m'appartient pas; je l'ai acheté peu avant que de partir de Berlin et je l'ai ici.

Commentaires

2 L'impératrice Elisabeth de Russie est décédée le 5 janvier 1762; Catherine II lui succèda en juillet 1762.