Lettres et textes:
Le Berlin intellectuel
des années 1800

Lettre d'Adolf von Buch à Louis de Beausobre (Dresde, le 8 juin 1764)

 

 

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    Monsieur et trés cher Ami

    Je viens de recevoir Votre derniere lettre avec les ecrits, que Vous y avés joints. L’eloge de la guerre1 est un
    ouvrage d’ecolier; je ne parle pas du fond de la question, car pour l’honneur de l’Auteur je veux croire, que c’est un jeu
    d’esprit, mais je parle de la maniere, dont elle est traitée. Quand Helvetius soutient, que la difference du grand genie et du
    sot ne vient, que de la differente education, qu’ils ont reçue, quand Rousseau veut me persuader, que là meilleure education
    est celle de former un sauvage de son eleve, ils choisissent des raisonnements si apparents, ils les revetissent d’un style si en-
    chanteur, qu’au premier moment on est presque forcé à être de leur sentiment, et qu’il faut un grand calme de l’ame et
    une reflexion profonde, pour decouvrir le fonds faux de leurs arguments: Au lieu de cela je ne trouve dans l’Eloge de la
    guerre
    une declamation puerile, un stile guindé, des traits d’histoire entierement faux ou mal appliqués et les marques
    d’un esprit peu philosophique. Quand des plages2 encore recentes deposent aussi ouvertement contre la guerre, il auroit
    fallu des raisonnements plus specieux, pour le louer; pour prouver la verité triviale, que la guerre est quelquefois juste,
    necessaire, louable même, il n’êtoit pas besoin d’un pompeux etalage de mots, pour montrer, qu'il que la guerre produit quel-
    quefois de belles actions, il ne faut pas que se souvenir, que la Sagesse Eternelle a si bien dirigé les liaisons de ce monde, qu’il
    n’y a aucun evenement, qui ne produise quelques bons effets. Pardonnés moi cette Declamation; j’ai êté si indigné,
    que dans ce siecle éclairé, dans ma patrie, un Auteur, qui a reçu une des meilleures educations, n’aye pas rougi, de faire
    imprimer un Ouvrage pareil, que dans le premier moment je n’ai pas pu retenir ces reflexions. Je ne suis pas plus con-
    tent de l’Ouvrage Allemand; le style diffus, les reflexions communes, la maniere indecente de parler des Souverains dece-
    lent fort bien Justi dans cet ecrit;3 mais ce qu’on y pourroit chercher, des anecdotes peu connues, un tableau de Gouvernement du
    Comte de Bruhl, de son faste, de ses richesses p. ne s’y trouve pas. Vous avés fort bien fait, de ne pas permettre la vente de
    cet ouvrage, car le Roi y est aussi peu menagé, que les autres Princes, et plusieurs de cses Officiers, Schmettau, Wolffers-
    dorff
    , Keller, Dyrhn y sont traités d’une maniere indigne.

    Commentaires

    1 L'ouvrage a fait l'objet d'un commentaire dans le numéro du 11 juin 1764 de la Gazette littéraire de Francheville.

    2 Peut-être faut-il lire „pages“.

    3 Ce passage se rapporte manifestement à l'ouvrage Leben und Character des Grafen von Brühls publié par Justi en 1760.

    Je Vous ai parlé si souvent de moi dans mes lettres, qu’il est bien juste, que je Vous parle de Vous même[...]
    me marqués dans une de Vos dernieres lettres le chagrin, que Vous avés, d’avoir vû paroitre le nouvel Êtat, sans
    Vous y trouver.
    Je sai, mon cher Ami, les vos raisons, l’incertitude de Votre situation, le chagrin, de n’être pas aussi utile [...]
    que Vous lesouhaiteriés; mais quand on a la bonne volonté et qu’on s’est acquis les qualités necessaires, po[...]
    on est, je crois justifié, quand les circonstances ne favorisent pas le dessein qu’on a. Pour ce qui regarde le premier p[...]
    il faut dire avec Horace: Laetus in praesens animus, quod ultra est oderit curare.4 Vous avés jusqu’à present [...]
    du Roi, quand elle devroit Vous manquer un jour, je Vous crois avoir indiqué dans mes lettres un refuge, où Vous
    [...]
    reçu à bras ouverts et de Vous avoir offert Stolpe comme un pis-aller. Je sai, combien Vous haissés tout ce qui [...]
    de dependance, mais Vous ne trouveriés pas l’ombre de cela dans ma proposition; je Vous ai tant d’obligations, que [...]
    me croirois heureux, de Vous prouver ma bonne volonté à les reconnoitre, et me connoissant, comme Vous le faites, [...]
    devés être convaincu, que Vous ne seriés gené d’aucune façon. Oserois-je Vous l’avouer, mon cher Ami, que j’[...]
    quelque secrete joye de pouvoir conserver l’esperance, que, quand mon destin favorable me menera à mes terres, j’y [...]-
    rois trouver un Ami, dont le commerce fait le charme de ma vie?

    Schak et sa femme ont passé par ici avanthier; ils arriverent l’apres midi, je les ai menés le soir à la Comedie [...]
    et ils sont partis le lendemain matin. Quoique j’ai passé quelques heures des plus agréables avec eux, en revoyant [...]
    en me souvenant de mes connoissances de Berlin, je sens doublement les ennuis de Dresde, quand je songe à procurer [...]
    amusements aux personnes, qui arrivent, sans pouvoir y reussir.

    Je joins ici une lettre pour Md. de Schulenburg; si cela ne Vous incommode, je Vous prie de la lui [...]
    tenir et d’y joindre quarante deux ecus, quatorze gros, neuf fenins vieux argent, que j’ai reçu ici pour
    elle. Si elle n’est pas à Berlin, la poste, qui va à Freyenwalde passe par Blumberg. Si cette comm[...]
    Vous donne la moindre peine, je Vous prie, de dechirer la lettre et de me l’ecrire, parceque je tacherai [...] -
    ranger d’une autre façon.

    Commentaires

    4 Horace, Poèmes, Livre II, Poème XVI, vers 24-25: „L'âme joyeuse du présent n'aura nul souci de la suite“.

    Monsieur et trés cher Ami

    Je viens de recevoir Votre derniere lettre avec les ecrits, que Vous y avés joints. L’eloge de la guerre1 est un ouvrage d’ecolier; je ne parle pas du fond de la question, car pour l’honneur de l’Auteur je veux croire, que c’est un jeu d’esprit, mais je parle de la maniere, dont elle est traitée. Quand Helvetius soutient, que la difference du grand genie et du sot ne vient, que de la differente education, qu’ils ont reçue, quand Rousseau veut me persuader, que là meilleure education est celle de former un sauvage de son eleve, ils choisissent des raisonnements si apparents, ils les revetissent d’un style si enchanteur, qu’au premier moment on est presque forcé à être de leur sentiment, et qu’il faut un grand calme de l’ame et une reflexion profonde, pour decouvrir le faux de leurs arguments: Au lieu de cela je ne trouve dans l’Eloge de la guerre une declamation puerile, un stile guindé, des traits d’histoire entierement faux ou mal appliqués et les marques d’un esprit peu philosophique. Quand des plages2 encore recentes deposent aussi ouvertement contre la guerre, il auroit fallu des raisonnements plus specieux, pour le louer; pour prouver la verité triviale, que la guerre est quelquefois juste, necessaire, louable même, il n’êtoit pas besoin d’un pompeux etalage de mots, pour montrer, que la guerre produit quelquefois de belles actions, il ne faut pas que se souvenir, que la Sagesse Eternelle a si bien dirigé les liaisons de ce monde, qu’il n’y a aucun evenement, qui ne produise quelques bons effets. Pardonnés moi cette Declamation; j’ai êté si indigné, que dans ce siecle éclairé, dans ma patrie, un Auteur, qui a reçu une des meilleures educations, n’aye pas rougi, de faire imprimer un Ouvrage pareil, que dans le premier moment je n’ai pas pu retenir ces reflexions. Je ne suis pas plus content de l’Ouvrage Allemand; le style diffus, les reflexions communes, la maniere indecente de parler des Souverains decelent fort bien Justi dans cet ecrit;3 mais ce qu’on y pourroit chercher, des anecdotes peu connues, un tableau de Gouvernement du Comte de Bruhl, de son faste, de ses richesses p. ne s’y trouve pas. Vous avés fort bien fait, de ne pas permettre la vente de cet ouvrage, car le Roi y est aussi peu menagé, que les autres Princes, et plusieurs de ses Officiers, Schmettau, Wolffersdorff, Keller, Dyrhn y sont traités d’une maniere indigne.

    Commentaires

    1 L'ouvrage a fait l'objet d'un commentaire dans le numéro du 11 juin 1764 de la Gazette littéraire de Francheville.

    2 Peut-être faut-il lire „pages“.

    3 Ce passage se rapporte manifestement à l'ouvrage Leben und Character des Grafen von Brühls publié par Justi en 1760.

    Je Vous ai parlé si souvent de moi dans mes lettres, qu’il est bien juste, que je Vous parle de Vous même[. Vous] me marqués dans une de Vos dernieres lettres le chagrin, que Vous avés, d’avoir vû paroitre le nouvel Êtat, sans Vous y trouver. Je sai, mon cher Ami, vos raisons, l’incertitude de Votre situation, le chagrin, de n’être pas aussi utile [à l’Êtat] que Vous lesouhaiteriés; mais quand on a la bonne volonté et qu’on s’est acquis les qualités necessaires, po[ur cela,] on est, je crois justifié, quand les circonstances ne favorisent pas le dessein qu’on a. Pour ce qui regarde le premier p[oint,] il faut dire avec Horace: Laetus in praesens animus, quod ultra est oderit curare.4 Vous avés jusqu’à present [la pensée] du Roi, quand elle devroit Vous manquer un jour, je Vous crois avoir indiqué dans mes lettres un refuge, où Vous [serés] reçu à bras ouverts et de Vous avoir offert Stolpe comme un pis-aller. Je sai, combien Vous haissés tout ce qui [a l'air] de dependance, mais Vous ne trouveriés pas l’ombre de cela dans ma proposition; je Vous ai tant d’obligations, que [je] me croirois heureux, de Vous prouver ma bonne volonté à les reconnoitre, et me connoissant, comme Vous le faites, [Vous] devés être convaincu, que Vous ne seriés gené d’aucune façon. Oserois-je Vous l’avouer, mon cher Ami, que j’[ai eu] quelque secrete joye de pouvoir conserver l’esperance, que, quand mon destin favorable me menera à mes terres, j’y [pour]rois trouver un Ami, dont le commerce fait le charme de ma vie?

    Schak et sa femme ont passé par ici avanthier; ils arriverent l’apres midi, je les ai menés le soir à la Comedie [Francoise] et ils sont partis le lendemain matin. Quoique j’ai passé quelques heures des plus agréables avec eux, en revoyant [et] en me souvenant de mes connoissances de Berlin, je sens doublement les ennuis de Dresde, quand je songe à procurer [des] amusements aux personnes, qui arrivent, sans pouvoir y reussir.

    Je joins ici une lettre pour Md. de Schulenburg; si cela ne Vous incommode, je Vous prie de la lui [faire] tenir et d’y joindre quarante deux ecus, quatorze gros, neuf fenins vieux argent, que j’ai reçu ici pour elle. Si elle n’est pas à Berlin, la poste, qui va à Freyenwalde passe par Blumberg. Si cette comm[ission] Vous donne la moindre peine, je Vous prie, de dechirer la lettre et de me l’ecrire, parceque je tacherai [de l'ar] ranger d’une autre façon.

    Commentaires

    4 Horace, Poèmes, Livre II, Poème XVI, vers 24-25: „L'âme joyeuse du présent n'aura nul souci de la suite“.