Letters and texts:
Intellectual Berlin
around 1800

Letter from Adolf von Buch to Louis de Beausobre (Magdeburg, 19 November 1761)

 

 

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    Monsieur,
    Je vous ai bien d’obligation des livres, que Vous m’avés envoyés; faites relier s’il Vous plait
    ceux, que Vous avés gardé à Berlin selon le modèle des autres Auteurs Classiques. C’est principale
    ment à Votre recommandation, que j’ai gardé la nouvelle edition des Instructions militaires et
    les progrés du Commerce; je Vous renvois les œuvres de Grecourt. Ce livre a êté un peu endommagés
    parceque la pluye avoit percé la toile cirée; Si Jasperd refuse, de le reprendre, gardés le pour moi. Jasperd
    m’etrille d’une façon si horrible, que je m’adresserai à un autre libraire, desque je serai de retour à
    Berlin ou plutot encore. Il met tous les livres a un prix exorbitant, quelquefois au double, de
    ce qu’on peut les avoir autre part. J’ai payé les Contes moraux de Marmontel de 2-16g, le livre
    de la Nature
    a 3 ecus. Vous pouvés voir dans le catalogue de Haude1, qu'il vend le premier
    à 1-8g et le second a 2 ecus; outre plusieurs autres articles, que j’ai oublié. Il y a dans
    le Catalogue de Haude une Histoire generale de la naissance et des progrés de la Compagnie
    de Jesus
    en 4 Vol. en 12.; je Vous prie, de Vous informer, si elle est bonne et de l’acheter en ce cas
    pour moi. Vous me ferés plaisir, de me faire avoir les propos de table de Sans-Souci. Je n’ose
    pas Vous charger d’autres Commissions, avant que je sache, que Vous ayés recu les 100 ecus
    de mon Justicier; sans cela, je Vous prierois, de m’envoyer 6 livres du tabac de Kamke.
    Vous avés bien de bonté, d’avoir pensé à moi dans cette occasion. Je vous suis bien obligé
    de l’envoi de l’Ocellus; je vois, que le Marquis s’est servi de ce Philosophe, pour disputer à notre
    ame l’immetarialité et l’immortalité: je n’y trouve point à redire, car j’aime la liberté de penser;
    mais je hais l’hypocrisie. C’est par cette raison, que je voudrois, qu’il n’eut pas fait semblant
    de croire sur la foi de la [S.C.] ces articles, contradictoires selon lui, d’après les seules lumieres de
    la raison. L’Ecriture Sainte, quoiqu’en disent la foule des Pères qu’il a cités, ne de [...]
    si un esprit a de l’etendue ou non, et elle ne dit pas même, que nôtre ame est un esprit[...]

    Comments

    1

    que les Philosophes modernes donnent à ce mot. On peut donc être materialiste
    ou non malgrés sa foi à la revelation. Bayle s’est toujours servi du subterfuge de sou
    mettre la raison à la foi, quand il avançoit une proposition hardie; ce moyen de se tirer
    d’affaire me paroit trop petit et trop usé pour qu’on dusse s’en servir encore. Je ne sai
    par quelle fatalité le materialisme gagne de jour en jour. L’auteur du livre de la
    nature
    2 me paroit aussi être de ce sentiment, qui à mon avis, peut tres bien consister
    avec les principes de la religion, mais tres peu avec ceux de la raison. Les deux premi
    eres parties de ce livre me paroissent fort ingenieuses, mais il deraisonne pitoyable
    ment dans les deux dernieres. Quelques Anglois ont supposé gratuitement à l’hom
    me un instinct moral né avec lui. Mr. Bonnet /car on assure, qu’il est l’auteur de ce
    livre/ en fait un sixieme sens. Selon ma theorie on sent les choses individuelles et
    existantes, mais jamais des idées abstraites, telles que sont celles des rapports des êtres
    qui les rendent bon ou mauvais. On sent la dissolution des continues, en se faisant
    couper une jambe et ce sentiment est appellé douleur, mais je doute, qu’on puisse
    sentir, si cette operation est moralement bonne ou mauvaise. Dans la derniere
    partie de cet ouvrage, que l’Auteur appelle la Physique de l’Esprit, il se jette
    dans un dedale de faux raisonnements, qu’il seroit trop long, trop ennuyant, et
    peut-être trop au-dessus de mes forces, de debrouiller. J’ai voulu seulement Vous
    donner une idée de la foiblesse de quelqu’uns de ses raisonnements.

    Thulemeier, qui arrivera ce soir, ou demain matin à Berlin, Vous dira toutes les nou-
    velles, qu’on fait ici. Je ne crois pas, qu’il y aura encore cette année des evenements
    en Saxe. On dit que le Prince Ferdinand a remporté de nouveau quelques avantages
    sur les Francois; que les deux armées se preparent à entrer en quartier d’hyver, et que
    le Prince etablira le sien son quartier general à Goslar. Je crois, comme Vous, que nous

    Comments

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    aurons encore une Campagne. Plut à Dieu, que ce fut la derniere. Les
    affaires de Pomeranie decideront beaucoup; malgré la retraite de Butterlin
    je crains encore de ce coté, à moins, que le General Platen ne soit plus propre à bien
    executer un plan d’operation, qu’à en former lui-même.

    Notre commandantNotre commandant n’ayant pas voulu prendre sur soi l’inquisition des Officiers
    arretés, le Roi a nommé le General Assebourg, pour regler tout ce qui regarde les
    Officiers prisonniers. C’est un homme extremement dur et entier; il a commencé par
    defendre à tous de sortir, dès qu’il faisoit obscur, sous peine d’être arretés par la patrouil
    le et d’être mis à la Citadelle. Ceux, qui souperont chés une Princesse, auront une
    ordonnance, pour les garantir de l’insulte de la patrouille. Cet arrangement est un
    peu dur, puisqu’il les empeche, de profiter de toutes les Assemblées, et qu’il derange
    extremement ceux, qui ont fait menage ensemble; ils ont resolu de ne pas s’y con-
    former et de risquer l’aventure; je crains, qu’ils s’en tireront mal et voilà un nou-
    veau sujet de represailles pour la Cour de vienne.

    Dans ce moment je recois Votre lettre du 17 avec les propos de table de Sans-Souci
    en Allemand. Mon Justicier me marque, qu’il sera le 26 à Berlin; il Vous payra
    alors, je crois, les 100 ecus; s’il vient chés Vous, je vous prie, de lui remettre le conte
    inclus, et de lui dire, qu’il le paye, et qu’il charge Mr. Wlömer, qui est
    mon Avocat, de faire les Avances des fraix de justice, que j’aurai à payer, et
    de demander le remboursement de mon Justicier. Pardon de toutes les commissi-
    ons, que je Vous donne. Portés vous bien et soyés assuré de mon entier attachement.

    Monsieur, Je vous ai bien d’obligation des livres, que Vous m’avés envoyés; faites relier s’il Vous plait ceux, que Vous avés gardé à Berlin selon le modèle des autres Auteurs Classiques. C’est principalement à Votre recommandation, que j’ai gardé la nouvelle edition des Instructions militaires et les progrés du Commerce; je Vous renvois les œuvres de Grecourt. Ce livre a êté un peu endommagés parceque la pluye avoit percé la toile cirée; Si Jasperd refuse, de le reprendre, gardés le pour moi. Jasperd m’etrille d’une façon si horrible, que je m’adresserai à un autre libraire, desque je serai de retour à Berlin ou plutot encore. Il met tous les livres a un prix exorbitant, quelquefois au double, de ce qu’on peut les avoir autre part. J’ai payé les Contes moraux de Marmontel de 2-16g, le livre de la Nature a 3 ecus. Vous pouvés voir dans le catalogue de Haude1, qu'il vend le premier à 1-8g et le second a 2 ecus; outre plusieurs autres articles, que j’ai oublié. Il y a dans le Catalogue de Haude une Histoire generale de la naissance et des progrés de la Compagnie de Jesus en 4 Vol. en 12.; je Vous prie, de Vous informer, si elle est bonne et de l’acheter en ce cas pour moi. Vous me ferés plaisir, de me faire avoir les propos de table de Sans-Souci. Je n’ose pas Vous charger d’autres Commissions, avant que je sache, que Vous ayés recu les 100 ecus de mon Justicier; sans cela, je Vous prierois, de m’envoyer 6 livres du tabac de Kamke. Vous avés bien de bonté, d’avoir pensé à moi dans cette occasion. Je vous suis bien obligé de l’envoi de l’Ocellus; je vois, que le Marquis s’est servi de ce Philosophe, pour disputer à notre ame l’immetarialité et l’immortalité: je n’y trouve point à redire, car j’aime la liberté de penser; mais je hais l’hypocrisie. C’est par cette raison, que je voudrois, qu’il n’eut pas fait semblant de croire sur la foi de la [S.C.] ces articles, contradictoires selon lui, d’après les seules lumieres de la raison. L’Ecriture Sainte, quoiqu’en disent la foule des Pères qu’il a cités, ne de [...] si un esprit a de l’etendue ou non, et elle ne dit pas même, que nôtre ame est un esprit[dans le sens]

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    1

    que les Philosophes modernes donnent à ce mot. On peut donc être materialiste ou non malgré sa foi à la revelation. Bayle s’est toujours servi du subterfuge de soumettre la raison à la foi, quand il avançoit une proposition hardie; ce moyen de se tirer d’affaire me paroit trop petit et trop usé pour qu’on dusse s’en servir encore. Je ne sai par quelle fatalité le materialisme gagne de jour en jour. L’auteur du livre de la nature2 me paroit aussi être de ce sentiment, qui à mon avis, peut tres bien consister avec les principes de la religion, mais tres peu avec ceux de la raison. Les deux premieres parties de ce livre me paroissent fort ingenieuses, mais il deraisonne pitoyablement dans les deux dernieres. Quelques Anglois ont supposé gratuitement à l’homme un instinct moral né avec lui. Mr. Bonnet /car on assure, qu’il est l’auteur de ce livre/ en fait un sixieme sens. Selon ma theorie on sent les choses individuelles et existantes, mais jamais des idées abstraites, telles que sont celles des rapports des êtres qui les rendent bon ou mauvais. On sent la dissolution des continues, en se faisant couper une jambe et ce sentiment est appellé douleur, mais je doute, qu’on puisse sentir, si cette operation est moralement bonne ou mauvaise. Dans la derniere partie de cet ouvrage, que l’Auteur appelle la Physique de l’Esprit, il se jette dans un dedale de faux raisonnements, qu’il seroit trop long, trop ennuyant, et peut-être trop au-dessus de mes forces, de debrouiller. J’ai voulu seulement Vous donner une idée de la foiblesse de quelqu’uns de ses raisonnements.

    Thulemeier, qui arrivera ce soir, ou demain matin à Berlin, Vous dira toutes les nouvelles, qu’on fait ici. Je ne crois pas, qu’il y aura encore cette année des evenements en Saxe. On dit que le Prince Ferdinand a remporté de nouveau quelques avantages sur les Francois; que les deux armées se preparent à entrer en quartier d’hyver, et que le Prince etablira son quartier general à Goslar. Je crois, comme Vous, que nous

    Comments

    2

    aurons encore une Campagne. Plut à Dieu, que ce fut la derniere. Les affaires de Pomeranie decideront beaucoup; malgré la retraite de Butterlin je crains encore de ce coté, à moins, que le General Platen ne soit plus propre à bien executer un plan d’operation, qu’à en former lui-même.

    Notre commandantNotre commandant n’ayant pas voulu prendre sur soi l’inquisition des Officiers arretés, le Roi a nommé le General Assebourg, pour regler tout ce qui regarde les Officiers prisonniers. C’est un homme extremement dur et entier; il a commencé par defendre à tous de sortir, dès qu’il faisoit obscur, sous peine d’être arretés par la patrouille et d’être mis à la Citadelle. Ceux, qui souperont chés une Princesse, auront une ordonnance, pour les garantir de l’insulte de la patrouille. Cet arrangement est un peu dur, puisqu’il les empeche, de profiter de toutes les Assemblées, et qu’il derange extremement ceux, qui ont fait menage ensemble; ils ont resolu de ne pas s’y conformer et de risquer l’aventure; je crains, qu’ils s’en tireront mal et voilà un nouveau sujet de represailles pour la Cour de vienne.

    Dans ce moment je recois Votre lettre du 17 avec les propos de table de Sans-Souci en Allemand. Mon Justicier me marque, qu’il sera le 26 à Berlin; il Vous payra alors, je crois, les 100 ecus; s’il vient chés Vous, je vous prie, de lui remettre le conte inclus, et de lui dire, qu’il le paye, et qu’il charge Mr. Wlömer, qui est mon Avocat, de faire les Avances des fraix de justice, que j’aurai à payer, et de demander le remboursement de mon Justicier. Pardon de toutes les commissions, que je Vous donne. Portés vous bien et soyés assuré de mon entier attachement.