Lettres et textes:
Le Berlin intellectuel
des années 1800

Lettre de Jean Albert Euler à Jean Henri Samuel Formey (Saint Pétersbourg, 7 février 1767)

 

 

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A St. Petersbourg ce 7 Fevrier 1767
Monsieur mon très-chèr et très honoré Oncle!

Ce n’est que pour la seconde fois de cette année que j’ai l’honneur de Vous ecrire
Monsieur et très-honoré Oncle : je m’etois proposé d’attendre auparevant Votre
reponse sur la lettre que je Vous ai ecrit du Comptoir de Poggenpohl en
Vous envoyant Votre pension avec les 200 Ducats russes pour la Demoiselle
Mercier, mais j’espère que je la recevrai avant de finir la présente.

Comme S.M.I. vient de partir pour Sarskoselo, et qu’Elle ne retournera
plus ici qu’après son grand voyage pour Moskovie, je communiquerai
la dite Votre réponse à notre Chef Wolodimer Orloff, qui compte de
pouvoir rester ici encore trois à quatre semaines, et qui aura bien
soin de la faire tenir à S.M.I. On ne croira jamais à Berlin, que
l’arrangement d’une Academie puisse occuper sept personnes, tous du
métier, pendant plus de quatres mois, et qui pour cette fin s’assemblent
tous les jours quatres heures de suite : mais il est bien plus difficile
de reformer une Academie derangée que de fonder une nouvelle là
où il n’y en a point existé : l’academie des Sciences de Petersbourg est
d’ailleurs d’une très grande étendue, elle contient quantités de branches,
de départements, dont la plus part n’apartiennent pas à une Academie
proprement dite, mais plustôt à l’utilité un commerce dont l’empire
public ne sauroit se passer, et que pourtant ni aucun particulier ni
aucun autre Corps ne sauroit conduire. Il est tems, Monsieur
et très honoré Oncle ! que je vienne à mon Journal : mon beau père
Vous en aura dejà communiqué une grande partie, et Vous saurez
dejà d’avance que Vous allez lire peu de choses, qui meritent
de l’attention. Le rhume a été au commencement de cette
année une maladie epidemique, il-n’y-a eu personne qui
en

en fût exempt – exceptée pourtant ma femme et celle de mon frère,
et qui peut-être furent les seules de toute la ville, que le rhume avoit
menagé, à en croire les medecins, qui me l’ont assuré unanimement.
Nous avons depuis peu fondé deux societés à l’imitation de celles de Berlin.
L’une s’assemble les dimanches tantôt chéz moi, tantôt chéz mon frère
le Docteur ; on y vient vers 4 heures après diner, on y joue après avoir
pris le Caffé et on finit par souper : jusqu’ici il-n’y-a que dles
personnes de notre maison qui en sont. L’autre Societé se tient
tous les jeudi, elle ressemble à la première, excepté que nous y avons
admis unle Professeur Fischer avec sa famille, notre voisin : au reste si
d’autres Gartes y viennent, ils sont toujours très bien reçûs.

ce 9 Fevrier.

Je viens de recevoir Votre quittance sur les 200 Ducats par Mr Poggenpohl, et
je vai la remêttre au Comte Wolodimer Orloff qui demain sera de retour
de Sarrko selo, où il a été jusqu’au Depart de S.M.I pour Moskovie : je
réprens mon journal, et je continuerai Monsieur et très honoré Oncle ! de
Vous entretenir des choses peu interressantes. Le 3 janvier mon pêre
me dicta une lettre pour Mr de la Grange, qui probablement l’aura dejà
reçûe. Le 6 nous assistames à la Ceremonie de la Benediction de la riviere
Sa Maj. n’y étoit pas, et le nombre des spectateurs étoit très petit, parce que
presque toute la ville avoit le rhume. Cette ceremonie Vous doit être trop
connue Monsieur et très-chèr Oncle ! pour que j’aie besoin de Vous en entre-
tenir. le 8. Le tour venoit à moi pour être incommodé du rhume et d’un
peu de fievre, je commencai même à cracher un tant soit peu de sang,
mais je me menagai ensorte que je fûs quit’ de tout ceci en moins de trois
jours. le 11 je fus eveillé vers une heure du matin : feu Mr le Conseiller
Lehmann
étoit à l’agonie et me fit prier de le venir voir : le froid étoit à
30 dégrés au dessous du point de congelation : je m’enveloppai dans des pelisses
et y allais en carosse fermée. Mr Lehmann me recommanda ses enfans et me
chargeas de regler ses affaires auprès de l’Academie : il mourût vers 6
heures

10
heures du matin : l’Academie a d’abord fait payer 1000 Rubles à la veuve et
100 Roubles pour l’enterrement : la veuve aura de la caisse de S.M. une
rente viagère, l’Academie aura soin du fils et mon frère s’est chargé de
la fille ainée, en la prennant chez lui. Le 16 je fûs à l’enterrement du
defûnt. Le 18 nous reçûmes la nouvelle que mon frère étoit relaché de sa
prison. Le 20. Nous reçûmes les Memoires de Berlin et de Turin, que Vous
avez bien voulû nous envoyer par le Comte Goloffki. Le 24 jour de naissance
de ma petite Albertine, qui Dieu merci se porte à merveille : elle tete toujours.
Le 26 nous fûmes à la Masquerade pour la seconde et dernière fois de cette
année. L’Academie imperiale a elû pour membre le General Major des Inge-
nieurs Baron de Molina, qui va partir pour Carlsbad ; il compte aussi d’aller
à Berlin et à Potsdamm où surtout il prétend être très bien connû. Dans la
même seance Mr Rumowksy fût créé Professeur ordinaire pour l’Astronomie,
et deux autres savans russes, dont je ne puis encore retenir les noms, pour fûrent elû
Membres Censeurs des livres russes. Le 29 fût le jour de l’arrivée de
mon frère avec Mr. Winterstädt.

Ce 12 Fevrier

Je reviens pour la troisième fois : j’ai reçû Monsieur et très honoré Oncle !
(par mon frère) Votre lettre et les papiers que Vous avez bien voulû
m’envoyer pour l’Academie : mais comme l’Academie les possède dejà, je
les ai gardées pour moi en attendant Vos ordres ulterieures la dessus. Quant
aux Gazettes litteraires de Berlin, l’Academie les reçoit par en feuilles par la
poste, et j’ai l’occasion de les parcourir dès qu’elles sont arrivées.
Je vous prierai donc Monsieur et très honoré Oncle ! de vouloir bien à l’avenir
acheter tenir cette Gazette pour moi et me les envoyer toutes ensemble par eau en Vous adressant
au libraire Nicolai. Mon beau père ou Mr Labaume Vous remboursera
l’argent : Si Vous jugez à propos que je garde les Gazettes reçûes, Vous ne
m’enverrez que depuis le commencement N°1 jusqu’au N°CIV et ensuite depuis N°CLI
jusqu’à celle qui est la plus nouvelle, lorsque Vous ferez l’envoi. Mr de
Francheville
avoit promis à mon frère le medecin de lui envoyer aussi un Exemplaire
de ses Gazettes : s’il s’en resouvient, il pourra se servir du même canal du

Libraire Nicolaï. Mr de Francheville a-t’il obtenû sa demission pour aller
à Varsovie ? j’etois très charmé d’apprendre qu’on lui a effectivement envoyé
une vocation ; car je m’etois très vivement interessé pour lui pendant notre
sejour à Varsovie, pour la lui procurer : je reprens mon journal et je vais
finir bientôt. le 30 Janvier mon frère fût présenté au Comte Wolddimer Orloff
le 1èr Fevrier au Comte Gregoire : ce Seigneur demeure deja depuis deux mois
dans son nouveau Palais, qui quoique bati de briques n’avoit pas encore
existé lorsque nous arrivames ici : ce batîment est neansmoins aussi sec
que s’il avoit été dejà bati avant 20 ans, et voici comme on s’est pris
pour obtenir cet avantage : à peine fût il couvert (ce Palais), qu’on
commençà à jeter remplir toutes les caves de charbons ardens, et on
continuà ce manœuvre jusqu’à ce que les murailles furent de tout le Palais
furent chaudes. Une preuve bien convainqu’ante que les murailles doivent
être très seches est la grande facilité avec laquelle on y peut produire
une electricité surprenante : on n’a qu’à attacher àu la tapizerie un
fil d’argent et le frotter seulement deux à trois fois avec un manchon
pour le faire rendre des étincelles. Le Comte wOrlof lui-même est
susceptible d’une très forte electricité ; je vai Vous raconter Monsieur et
très honoré Oncle, quel une anecdote tres surprenante de ce Seigneur.
Il-y-avoit au tems quelques mois, que toutes les fois que ce Seigneur
s’assoieoit sur une chaise isolée, que tout son corps devint electrique, ses
cheveux se dresserent d’eux-mêmes, et il donnoit même des etincelles très
fortes surtout lorsque son Friseur le poudroit. Sa Majesté curieuse
de voir ce rare phénomène, vint un jour Elle-même assister à la toilette du Comte, elle
le toucha plusieurs fois et en tirent chaque fois une etincelle. Cette electri-
cité se manifestà surtout le matin. Quoique tout ce-cy est très vrai,
je ne voudrois pas cependant que Mr de Francheville ou quelque autre
en parla dans sla Gazette – a propos, Mr de Francheville dit dans une de
ses feuïlles que le Prof. Braun est mort ; c’est une nouvelle très fausse
car je puis attester qu’il vit encore à cette heure ; desorte que probablement
il ait aussi vivoit aussi avant un mois. Mon père fit dernierement à croire
à ce Professeur que S.M. avoit ordonné que tous les accademiciens parussent à la

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à la masquerade, mais qu’Elle en avoit nommement exclû les Professeurs
Fischer
, Braun, et lui puisqu’on Lui avoit rapporté que ces trois étoient
des Invalides : Mr Braun se fachâ beaucoup, toute l’Academie en rit
et Mr Braun, pour montrer à toute la cour qu’il n’étoit rien moins qu’un
invalide, prit un billet de masquerade ; heureusement le froid augmenta,
ensorte qu’il étoit malgré lui obligé de rester auprès des Thermometres.
Le Secretaire Sthelin lui montra ensuite l’article mentionnée de la
Gazette de Francheville et Mr Braun se facha de nouveau : comment
disoit-il. S.M. me compte parmi les Invalides et Mr Francheville me
fait dit même mort ? Mais je Vous ennuye trop Monsieur et très honoré
Oncle ! je reviens à mon journal. Le 2 Fevrier partit le Grand Duc.
le 4 j’allois à la cour pour la dernière fois avant le depart de S.M.
le 6 matin. un loup d’une taille enorme s’egara dans la ville et trouvant
lesa Porte de la maison des colleges ouvertes, il monta l’escalier et se
présenta devant le college de Justice dans le moment où on y pensa le moins.
Le Portier, un Soldat de la Justice, le tuâ heureusement ; d’autres Soldats de
la Police, qui passoient, vouloient s’emparer du loup, mais et come celui qui l’avoit
tué aimoit mieux le garder ; sa resistance fût les autres tombèrent sur lui
et le rossèrent desorte qu’il ne pouvoit plus se lever.

Je recommence à reprendre la plume ajourd’hui ce 15 Fevrier. Notre Chef
avoit accompagné S.M. jusqu’à Novogorod et n’est revenû que le 12 de ce mois.
le 11 nous fûmes invité à une nôce dans le voisinage. le 13 je dinai chez mon
Chef
#, il souhaite de finir le rétablissement de l’academie encore avant son
depart pour Moskovie, qui se fera dans trois semaines : Dieu sait si ce sera
possible ? toujours serois-je doublement occupé pendant ce tems là : la Com-
mission s’assemblera dorenavant dejà à 8 heures du matin et les seances dureront
jusques à 2 heures après diner. Je me suis donné beaucoup de peines pour
trouver ici quelque emploi pour Mr Franzoni, mais toutes mes peines
ont jusqu’ici été inutiles. Quant à sa femme, elle pourroit bien etre trouver
une place dans la Communauté des Dames nobles, mais alors il ne lui seroit
pas permis de voir son mari Mr Franzoni. La langue italienne n’est point
en vogue ici ; et quant à la langue françoise, on régarde beaucoup sur la
prononciation [en marge: #je lui ai donné Votre quittance]

Prononciation et l’orthographie. je vais maintenant, Monsieur et très honoré
Oncle, parcourrir Vos quatres dernières lettres, pour voir s’il n’y se trouvent
pas quelques articles qui demandent une réponse. On craint ici que
Machi ne soit un homme tel que Adamson, et qu’il ne demande comme celui-cy
4000 Roubles pouar an pour se dedomager du pavèt de Paris. Mille compli-
mens Mr Beguelin, nous sommes très charmés qu’il se porte mieux. J’aurois
bien donné quelques lettres au Sr Garzin, mais je croiois qu’il resteroit trop
long tems en Livonie et on diroit même qu’il s’y établiroit. Le Chantre
Poulet est probablement à Abo, où la plus-pârt des voyageurs se
sont rétiré à cause d’un vent continuellement contraire : je le plains
de tout mon cœur, il n’auroit pas dû quitter Berlin, et comme il se
trouve ici deja un bon chantre françois et allemend, établi, on a eu tort
et qui actuellement fait les fonctions dans notre eglise, on a eu
tort de se faire venir quelqu’un du dehors. On est tenté de faire
des propositions au Graveur Berger le fils pour venir ici : nous n’avons pas
besoin des graveurs de figures, mais nous pourrions l’emploïer pour graver
des Chartes géographiques. Nous lui donnerons 100 Rubles pour les fraix de
voyage et peut-être une petite pension : mais il aura au moins pour cinq
ans de l’ouvrage et on le lui payera sur le même pied en Roubles, que
l’Acad. De Berlin l’a fait en ecûs. Voi-ci une lettre pour le Mechanicien
Ring qui contient à peu près la même chose, Nos respecteux dévoirs
à Madame Votre epouse, et mille complimens à toute Votre aimable famille.
Enfin Monsieur mon très-chèr et très-honoré Oncle ! distribuez, s’il
Vous plait à toutes nos connoissances de Berlin tous les sentimens que je
leur ai voués et soyez persuadé que je ne saurai jamais cesser, d’être avec
unle plus profond respect

Monsieur mon très chèr et très honoré Oncle !

Votre très humble et très obeïssant Serviteur

J. Albert Euler

à St. Petersburg ce 15/26 Fevrier 1767.

P.S. J’attend avec impatience Votre reponse sur la lettre que je Vous ai ecrit le 2 de Janvier du Comptoir de Poggenpohl.

A St. Petersbourg ce 7 Fevrier 1767 Monsieur mon très-chèr et très honoré Oncle!

Ce n’est que pour la seconde fois de cette année que j’ai l’honneur de Vous ecrire Monsieur et très-honoré Oncle : je m’etois proposé d’attendre auparevant Votre reponse sur la lettre que je Vous ai ecrit du Comptoir de Poggenpohl en Vous envoyant Votre pension avec les 200 Ducats russes pour la Demoiselle Mercier, mais j’espère que je la recevrai avant de finir la présente.

Comme S.M.I. vient de partir pour Sarskoselo, et qu’Elle ne retournera plus ici qu’après son grand voyage pour Moskovie, je communiquerai la dite Votre réponse à notre Chef Wolodimer Orloff, qui compte de pouvoir rester ici encore trois à quatre semaines, et qui aura bien soin de la faire tenir à S.M.I. On ne croira jamais à Berlin, que l’arrangement d’une Academie puisse occuper sept personnes, tous du métier, pendant plus de quatres mois, et qui pour cette fin s’assemblent tous les jours quatres heures de suite : mais il est bien plus difficile de reformer une Academie derangée que de fonder une nouvelle là où il n’y en a point existé : l’academie des Sciences de Petersbourg est d’ailleurs d’une très grande étendue, elle contient quantités de branches, de départements, dont la plus part n’apartiennent pas à une Academie proprement dite, mais plustôt à un commerce dont l’empire ne sauroit se passer, et que pourtant ni aucun particulier ni aucun autre Corps ne sauroit conduire. Il est tems, Monsieur et très honoré Oncle ! que je vienne à mon Journal : mon beau père Vous en aura dejà communiqué une grande partie, et Vous saurez dejà d’avance que Vous allez lire peu de choses, qui meritent de l’attention. Le rhume a été au commencement de cette année une maladie epidemique, il-n’y-a eu personne qui en

en fût exempt – exceptée pourtant ma femme et celle de mon frère, et qui peut-être furent les seules de toute la ville, que le rhume avoit menagé, à en croire les medecins, qui me l’ont assuré unanimement. Nous avons depuis peu fondé deux societés à l’imitation de celles de Berlin. L’une s’assemble les dimanches tantôt chéz moi, tantôt chéz mon frère le Docteur ; on y vient vers 4 heures après diner, on y joue après avoir pris le Caffé et on finit par souper : jusqu’ici il-n’y-a que les personnes de notre maison qui en sont. L’autre Societé se tient tous les jeudi, elle ressemble à la première, excepté que nous y avons admis le Professeur Fischer avec sa famille, notre voisin : au reste si d’autres Gartes y viennent, ils sont toujours très bien reçûs.

ce 9 Fevrier.

Je viens de recevoir Votre quittance sur les 200 Ducats par Mr Poggenpohl, et je vai la remêttre au Comte Wolodimer Orloff qui demain sera de retour de Sarrko selo, où il a été jusqu’au Depart de S.M.I pour Moskovie : je réprens mon journal, et je continuerai Monsieur et très honoré Oncle ! de Vous entretenir des choses peu interressantes. Le 3 janvier mon pêre me dicta une lettre pour Mr de la Grange, qui probablement l’aura dejà reçûe. Le 6 nous assistames à la Ceremonie de la Benediction de la riviere Sa Maj. n’y étoit pas, et le nombre des spectateurs étoit très petit, parce que presque toute la ville avoit le rhume. Cette ceremonie Vous doit être trop connue Monsieur et très-chèr Oncle ! pour que j’aie besoin de Vous en entretenir. le 8. Le tour venoit à moi pour être incommodé du rhume et d’un peu de fievre, je commencai même à cracher un tant soit peu de sang, mais je me menagai ensorte que je fûs quit’ de tout ceci en moins de trois jours. le 11 je fus eveillé vers une heure du matin : feu Mr le Conseiller Lehmann étoit à l’agonie et me fit prier de le venir voir : le froid étoit à 30 dégrés au dessous du point de congelation : je m’enveloppai dans des pelisses et y allais en carosse fermée. Mr Lehmann me recommanda ses enfans et me chargeas de regler ses affaires auprès de l’Academie : il mourût vers 6 heures

heures du matin : l’Academie a d’abord fait payer 1000 Rubles à la veuve et 100 Roubles pour l’enterrement : la veuve aura de la caisse de S.M. une rente viagère, l’Academie aura soin du fils et mon frère s’est chargé de la fille ainée, en la prennant chez lui. Le 16 je fûs à l’enterrement du defûnt. Le 18 nous reçûmes la nouvelle que mon frère étoit relaché de sa prison. Le 20. Nous reçûmes les Memoires de Berlin et de Turin, que Vous avez bien voulû nous envoyer par le Comte Goloffki. Le 24 jour de naissance de ma petite Albertine, qui Dieu merci se porte à merveille : elle tete toujours. Le 26 nous fûmes à la Masquerade pour la seconde et dernière fois de cette année. L’Academie imperiale a elû pour membre le General Major des Ingenieurs Baron de Molina, qui va partir pour Carlsbad ; il compte aussi d’aller à Berlin et à Potsdamm où surtout il prétend être très bien connû. Dans la même seance Mr Rumowksy fût créé Professeur ordinaire pour l’Astronomie, et deux autres savans russes, dont je ne puis encore retenir les noms, fûrent elû Membres Censeurs des livres russes. Le 29 fût le jour de l’arrivée de mon frère avec Mr. Winterstädt.

Ce 12 Fevrier

Je reviens pour la troisième fois : j’ai reçû Monsieur et très honoré Oncle ! (par mon frère) Votre lettre et les papiers que Vous avez bien voulû m’envoyer pour l’Academie : mais comme l’Academie les possède dejà, je les ai gardées pour moi en attendant Vos ordres ulterieures la dessus. Quant aux Gazettes litteraires de Berlin, l’Academie les reçoit en feuilles par la poste, et j’ai l’occasion de les parcourir dès qu’elles sont arrivées. Je vous prierai donc Monsieur et très honoré Oncle ! de vouloir bien à l’avenir tenir cette Gazette pour moi et me les envoyer toutes ensemble par eau en Vous adressant au libraire Nicolai. Mon beau père ou Mr Labaume Vous remboursera l’argent : Si Vous jugez à propos que je garde les Gazettes reçûes, Vous ne m’enverrez que depuis le commencement N°1 jusqu’au N°CIV et ensuite depuis N°CLI jusqu’à celle qui est la plus nouvelle, lorsque Vous ferez l’envoi. Mr de Francheville avoit promis à mon frère le medecin de lui envoyer aussi un Exemplaire de ses Gazettes : s’il s’en resouvient, il pourra se servir du même canal du

Libraire Nicolaï. Mr de Francheville a-t’il obtenû sa demission pour aller à Varsovie ? j’etois très charmé d’apprendre qu’on lui a effectivement envoyé une vocation ; car je m’etois très vivement interessé pour lui pendant notre sejour à Varsovie, pour la lui procurer : je reprens mon journal et je vais finir bientôt. le 30 Janvier mon frère fût présenté au Comte Wolddimer Orloff le 1èr Fevrier au Comte Gregoire : ce Seigneur demeure deja depuis deux mois dans son nouveau Palais, qui quoique bati de briques n’avoit pas encore existé lorsque nous arrivames ici : ce batîment est neansmoins aussi sec que s’il avoit été dejà bati avant 20 ans, et voici comme on s’est pris pour obtenir cet avantage : à peine fût il couvert (ce Palais), qu’on commençà à remplir toutes les caves de charbons ardens, et on continuà ce manœuvre jusqu’à ce que les murailles de tout le Palais furent chaudes. Une preuve bien convainqu’ante que les murailles doivent être très seches est la grande facilité avec laquelle on y peut produire une electricité surprenante : on n’a qu’à attacher à la tapizerie un fil d’argent et le frotter seulement deux à trois fois avec un manchon pour le faire rendre des étincelles. Le Comte Orlof lui-même est susceptible d’une très forte electricité ; je vai Vous raconter Monsieur et très honoré Oncle, une anecdote tres surprenante de ce Seigneur. Il-y-avoit quelques mois, que toutes les fois que ce Seigneur s’assoieoit sur une chaise isolée, tout son corps devint electrique, ses cheveux se dresserent d’eux-mêmes, et il donnoit même des etincelles très fortes surtout lorsque son Friseur le poudroit. Sa Majesté curieuse de voir ce rare phénomène, vint un jour Elle-même assister à la toilette du Comte, elle le toucha plusieurs fois et en tirent chaque fois une etincelle. Cette electricité se manifestà surtout le matin. Quoique tout ce-cy est très vrai, je ne voudrois pas cependant que Mr de Francheville en parla dans la Gazette – a propos, Mr de Francheville dit dans une de ses feuïlles que le Prof. Braun est mort ; c’est une nouvelle très fausse car je puis attester qu’il vit encore à cette heure ; desorte que probablement il vivoit aussi avant un mois. Mon père fit dernierement à croire à ce Professeur que S.M. avoit ordonné que tous les accademiciens parussent à la

à la masquerade, mais qu’Elle en avoit nommement exclû les Professeurs Fischer, Braun, et lui puisqu’on Lui avoit rapporté que ces trois étoient des Invalides : Mr Braun se fachâ beaucoup, toute l’Academie en rit et Mr Braun, pour montrer à toute la cour qu’il n’étoit rien moins qu’un invalide, prit un billet de masquerade ; heureusement le froid augmenta, ensorte qu’il étoit malgré lui obligé de rester auprès des Thermometres. Le Secretaire Sthelin lui montra ensuite l’article mentionnée de la Gazette de Francheville et Mr Braun se facha de nouveau : comment disoit-il. S.M. me compte parmi les Invalides et Mr Francheville me dit même mort ? Mais je Vous ennuye trop Monsieur et très honoré Oncle ! je reviens à mon journal. Le 2 Fevrier partit le Grand Duc. le 4 j’allois à la cour pour la dernière fois avant le depart de S.M. le 6 matin. un loup d’une taille enorme s’egara dans la ville et trouvant lesa Porte de la maison des colleges ouvertes, il monta l’escalier et se présenta devant le college de Justice dans le moment où on y pensa le moins. Le Portier, un Soldat de la Justice, le tuâ heureusement ; d’autres Soldats de la Police, qui passoient, vouloient s’emparer du loup, et come celui qui l’avoit tué aimoit mieux le garder ; les autres tombèrent sur lui et le rossèrent desorte qu’il ne pouvoit plus se lever.

Je recommence à reprendre la plume ajourd’hui ce 15 Fevrier. Notre Chef avoit accompagné S.M. jusqu’à Novogorod et n’est revenû que le 12 de ce mois. le 11 nous fûmes invité à une nôce dans le voisinage. le 13 je dinai chez mon Chef#, il souhaite de finir le rétablissement de l’academie encore avant son depart pour Moskovie, qui se fera dans trois semaines : Dieu sait si ce sera possible ? toujours serois-je doublement occupé pendant ce tems là : la Commission s’assemblera dorenavant dejà à 8 heures du matin et les seances dureront jusques à 2 heures après diner. Je me suis donné beaucoup de peines pour trouver ici quelque emploi pour Mr Franzoni, mais toutes mes peines ont jusqu’ici été inutiles. Quant à sa femme, elle pourroit bien trouver une place dans la Communauté des Dames nobles, mais alors il ne lui seroit pas permis de voir Mr Franzoni. La langue italienne n’est point en vogue ici ; et quant à la langue françoise, on régarde beaucoup sur la prononciation #je lui ai donné Votre quittance

Prononciation et l’orthographie. je vais maintenant, Monsieur et très honoré Oncle, parcourrir Vos quatres dernières lettres, pour voir s’il n’y se trouvent pas quelques articles qui demandent une réponse. On craint ici que Machi ne soit un homme tel que Adamson, et qu’il ne demande comme celui-cy 4000 Roubles par an pour se dedomager du pavèt de Paris. Mille complimens Mr Beguelin, nous sommes très charmés qu’il se porte mieux. J’aurois bien donné quelques lettres au Sr Garzin, mais je croiois qu’il resteroit trop long tems en Livonie et on diroit même qu’il s’y établiroit. Le Chantre Poulet est probablement à Abo, où la plus-pârt des voyageurs se sont rétiré à cause d’un vent continuellement contraire : je le plains de tout mon cœur, il n’auroit pas dû quitter Berlin, et comme il se trouve ici deja un bon chantre françois et allemend, établi, et qui actuellement fait les fonctions dans notre eglise, on a eu tort de se faire venir quelqu’un du dehors. On est tenté de faire des propositions au Graveur Berger le fils pour venir ici : nous n’avons pas besoin des graveurs de figures, mais nous pourrions l’emploïer pour graver des Chartes géographiques. Nous lui donnerons 100 Rubles pour les fraix de voyage et peut-être une petite pension : mais il aura au moins pour cinq ans de l’ouvrage et on le lui payera sur le même pied en Roubles, que l’Acad. De Berlin l’a fait en ecûs. Voi-ci une lettre pour le Mechanicien Ring qui contient à peu près la même chose, Nos respecteux dévoirs à Madame Votre epouse, et mille complimens à toute Votre aimable famille. Enfin Monsieur mon très-chèr et très-honoré Oncle ! distribuez, s’il Vous plait à toutes nos connoissances de Berlin tous les sentimens que je leur ai voués et soyez persuadé que je ne saurai jamais cesser, d’être avec le plus profond respect

Monsieur mon très chèr et très honoré Oncle !

Votre très humble et très obeïssant Serviteur

J. Albert Euler

à St. Petersburg ce 15/26 Fevrier 1767.

P.S. J’attend avec impatience Votre reponse sur la lettre que je Vous ai ecrit le 2 de Janvier du Comptoir de Poggenpohl.