Lettres et textes:
Le Berlin intellectuel
des années 1800

Lettre de Jean Albert Euler à Jean Henri Samuel Formey (Saint Pétersbourg, 14 août 1767)

 

 

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à St : Petersbourg 1[...] A[...]/26
Monsieur mon très-chèr et très-honoré Oncle!

Voilà encore près de sept semaines ecoulées, sans que j’aie pû me procurer l’honneur de
Vous entretenir par ecrit ; le tems, mon très-honoré Oncle, le tems se passe ici bien vite,
il me semble même, plus rapidement qu’à Berlin, quoiqu’il soit très sur que les
jours s’y passoient plus agreablement qu’ici ; je ne puis pas dire, que j’aie ici
des chagrins, des désagrémens_au contraire, mais il me manque et il me manquera
ici toujours certains plaisirs que Berlin seule me peut faire gouter. Je viens
à Votre dernière lettre du 4 Aout, remplie de marques des bontés et des marques
de la plus précieuse amitié, dont Vous ne cessez, très chèr Oncle, de me
combler : aussi sont-ce Vos lettres seules qui soient en etât de me dedommag[er]
en quelque partie de la perte que j’ai fait deen Votre personne, il-y-a maintenan[t]
dejà plus qu’un an ; jugez Vous-même de là, si Vos lettres peuvent être p[our]
moi trop longues ou se suivre trop fréquemment. Vous commencez Votre
dernière par me faire deux reproches amicales, et je vais Monsieur et très [...]
Oncle me justifier en deux môts et Vous remercier de ces reproches mêmes comme
des nouvelles marques que Vous me donnez de Votre amitié envers moi. Si j’avois
pr prevoir que ma femme ne Vous auroit pas annoncé elle-même sa grossesse
dans la lettre qu’elle Vous a ecrite il-y-a quelque mois, et que Vous n’auriez
plus reconnû l’auteur des lettres ecrites à une princesse d’Allemagne, je n’aurois
pas manqué de Vous mander l’une et l’autre nouvelle, car je supposois que Vous
les saviez dejà, et je n’en doutois même en aucune façon. Je ne sais par quelle
raison Mr de Stehlin a tardé de vous répondre sur le sujet du jeune Berger et de la
lettre de change pour son depart. Dès qu'on a reçu Votre lettre Monsieur et très chèr
Oncle, on ne balança plus de rejetter les propositions du jeune Berger, de contremander
la lettre de change qu’on Vous avoit destiné et de Vous ecrire, que Vous gardiez
celle du jeune Berger pour Vous faire payer Votre pens demi-pension. Mon père
continue à se bien porter, Dieu en soit loué ! mais sa vûe est toujours extremem[...]
foible ; lorsqu’il fait un tems très clair, il ne distingue rien du tout et est oblig[...]
à se faire mener tout comme Mr Horguelin, mais lorsqu’il fait un peu obscur, il
peut marcher tout seul et même distinguer les couleurs, les habits, les portes, et [...]
degrés des montées. Quant à moi, très honoré Oncle, je suis toujours très occupé
et plus à l’académie et à la couronne qu’à moi et à ma famille, cependant je
me ménage aussi bien que je puis et je refuse plutôt bien des commissions
que de risquer ma situatio santé. [en marge: Vous avez très bien fait, mon très-honoré Oncle, d’ecrire directement à S.E.Mad. la Generale de Brown : c’est sans doute le plus court chemin. Quand récévrons nous la piece que Vous avez promis d’envoyer à la Societe oeconomique pour concourir au prix proposé ? Mr. Pallas m’a tout remis : recevez en ici mes très humbles rémercimens.]

Ma femme commença à soupçonner que le Sr Fauche en question pourroit peut-être bien être
un certain Bonnafous, frère de sa mère qui après avoir subit eu toutes sortes d’aventures, aie
changé de nom, comme surtout les françois ont coutume de faire : Mais Vous jugerez d’abord
mon très honoré Oncle. Si ce soupçon peut avoir lieu ou non ? Maintenant je vais
Vous marquer en très peu de môts tout ce qui nous est arrivé depuis les 7 semaines que je ne
Vous ai pas ecrit. Mon beaufrère fit baptiser son fils le 8 Juillet par le Pasteur Suedois
mais selon les rits de nôtre eglise, l’enfant reçût les noms Leonhard, Albert, Charles, et ma sœur
ainée
, mon frère le medecin et moi furent les parains. Le 15, le Secretaire de notre Commission
Academique donna à toute l’academie un grand diner, c’etoit le jour de naissance de notre Chef.
le 17 je reçû du Collège de Justice les 200 roubles que le Comte de Lestroy avoit legué à notre
église. Ce ne fût que le 18 Juillet que j’ai pû me mettre en possession de la Chambre des Instrumens
de Physique, jusqu’ici je n’avois pas ni l’occasion ni le tems pour cette Installation : Dieu sait quand
je pourrois commencer à faire des experiences de Physique, pour lesquelles j’ai pourtant été
appellé. Le 24 je commençai à prendre les eaux qui comme toujours m’ont fait beaucoup de
bien. Le 30 arriva Mr Pallas et avec lui un certain Pasteur reformé Sparre, qui sur son risque
etoient etoit venû pour nous offrir ses services, pour précher dans nôtre eglise tant en françois
qu’en allemand et même en hollandois. C’est d’ailleurs un très galant homme, et ses lettres
de recommandation promêttent beaucoup ; il ne s’agit maintenant qu’à se procurer l’approbation
de nos trois communautés reformées, et cette approbation dependra de la reussite de ses premièrs
sermons. Le 1 Aout il-y-avoit une grande fête, on benissoit la rivière vis-à-vis la maison
de campagne de Mr de Stehlin : j’y fûs aussi pour voir la ceremonie, après laquelle un milliers
des hommes tous nûs se précipitèrent dans la rivière pour participer à la benediction.
le 6 Aout je reçûs Votre dernière lettre avec les incluses : le Comte Orlow notre chef arriva
ici à l’imprévû, mes collegues fûrent très capôts : je lui avois ecrit une lettre en langue russe ;
que je lui dont il a été bien surpris : le 7 je dinai chez lui avec les nouveaux venûs Professeurs
Eymelin, Wolff et Pallas : le 12 le Pasteur Sparre prononça son premier sermon françois, mais
sa prononciation affectée et trop parisienne deplût beaucoup tout l’auditoire. Enfin aujourd’hui
mon frère le medecin delogea de notre maison et s’alla loger près de la Cour son foyer et son fumier.

Je finis cette lettre aujourd’hui le 17 Aout : je Vous ai marqué, Monsieur et très honoré
Oncle ! tout ce qui nous est arrivé d’extraordinaire, j’y ajouterai en peu de môts mes occupations
ordinaires, qui comme toujours consistent à passer les matinées à l’Academie, à aller diner
chez quelque Seigneur, à avoir de la compagnie chez moi, à fréquenter les assemblées de la Societé
oeconomique
et, du Consistoire et à tacher de procurer à mon t..Dilthey tous les avantages
possibles : à faire de tems à tems quelque promenade avec ma famille et à passer quelques heures
tranquillement avec ma chère femme et chères enfans, quoique ce dernier helas ! n’arrives
que très rarement. Mille et mille respects, amitiés, complimens & civilités de toute notre maison
à toutes nos connoissances Berlinoises et en particulier à Vous, Mad. Votre epouse et
toute Vôtre aimable famille, Mll. Regal, la Baume etc etc etc je suis avec un
très profond respect.

Monsieur mon très-chèr honoré Oncle.
Votre très humble & très obe£issant Serviteur et
Neveu
J. Albert Euler
à St : Petersbourg 1[4] A[out 1767]/26 Monsieur mon très-chèr et très-honoré Oncle!

Voilà encore près de sept semaines ecoulées, sans que j’aie pû me procurer l’honneur de Vous entretenir par ecrit ; le tems, mon très-honoré Oncle, le tems se passe ici bien vite, il me semble même, plus rapidement qu’à Berlin, quoiqu’il soit très sur que les jours s’y passoient plus agreablement qu’ici ; je ne puis pas dire, que j’aie ici des chagrins, des désagrémens_au contraire, mais il me manque et il me manquera ici toujours certains plaisirs que Berlin seule me peut faire gouter. Je viens à Votre dernière lettre du 4 Aout, remplie de marques des bontés et des marques de la plus précieuse amitié, dont Vous ne cessez, très chèr Oncle, de me combler : aussi sont-ce Vos lettres seules qui soient en etât de me dedommag[er] en quelque partie de la perte que j’ai fait en Votre personne, il-y-a maintenan[t] dejà plus qu’un an ; jugez Vous-même de là, si Vos lettres peuvent être p[our] moi trop longues ou se suivre trop fréquemment. Vous commencez Votre dernière par me faire deux reproches amicales, et je vais Monsieur et très [cher] Oncle me justifier en deux môts et Vous remercier de ces reproches mêmes comme des nouvelles marques que Vous me donnez de Votre amitié envers moi. Si j’avois prevoir que ma femme ne Vous auroit pas annoncé elle-même sa grossesse dans la lettre qu’elle Vous a ecrite il-y-a quelque mois, et que Vous n’auriez plus reconnû l’auteur des lettres ecrites à une princesse d’Allemagne, je n’aurois pas manqué de Vous mander l’une et l’autre nouvelle, car je supposois que Vous les saviez dejà, et je n’en doutois même en aucune façon. Je ne sais par quelle raison Mr de Stehlin a tardé de vous répondre sur le sujet du jeune Berger et de la lettre de change pour son depart. Dès qu'on a reçu Votre lettre Monsieur et très chèr Oncle, on ne balança plus de rejetter les propositions du jeune Berger, de contremander la lettre de change qu’on Vous avoit destiné et de Vous ecrire, que Vous gardiez celle du jeune Berger pour Vous faire payer Votre demi-pension. Mon père continue à se bien porter, Dieu en soit loué ! mais sa vûe est toujours extremem[ent] foible ; lorsqu’il fait un tems très clair, il ne distingue rien du tout et est oblig[é] à se faire mener tout comme Mr Horguelin, mais lorsqu’il fait un peu obscur, il peut marcher tout seul et même distinguer les couleurs, les habits, les portes, et [les] degrés des montées. Quant à moi, très honoré Oncle, je suis toujours très occupé et plus à l’académie et à la couronne qu’à moi et à ma famille, cependant je me ménage aussi bien que je puis et je refuse plutôt des commissions que de risquer ma santé. Vous avez très bien fait, mon très-honoré Oncle, d’ecrire directement à S.E.Mad. la Generale de Brown : c’est sans doute le plus court chemin. Quand récévrons nous la piece que Vous avez promis d’envoyer à la Societe oeconomique pour concourir au prix proposé ? Mr. Pallas m’a tout remis : recevez en ici mes très humbles rémercimens.

Ma femme commença à soupçonner que le Sr Fauche en question pourroit peut-être bien être un certain Bonnafous, frère de sa mère qui après avoir eu toutes sortes d’aventures, aie changé de nom, comme surtout les françois ont coutume de faire : Mais Vous jugerez d’abord mon très honoré Oncle. Si ce soupçon peut avoir lieu ou non ? Maintenant je vais Vous marquer en très peu de môts tout ce qui nous est arrivé depuis les 7 semaines que je ne Vous ai pas ecrit. Mon beaufrère fit baptiser son fils le 8 Juillet par le Pasteur Suedois mais selon les rits de nôtre eglise, l’enfant reçût les noms Leonhard, Albert, Charles, et ma sœur ainée, mon frère le medecin et moi furent les parains. Le 15, le Secretaire de notre Commission Academique donna à toute l’academie un grand diner, c’etoit le jour de naissance de notre Chef. le 17 je reçû du Collège de Justice les 200 roubles que le Comte de Lestroy avoit legué à notre église. Ce ne fût que le 18 Juillet que j’ai pû me mettre en possession de la Chambre des Instrumens de Physique, jusqu’ici je n’avois ni l’occasion ni le tems pour cette Installation : Dieu sait quand je pourrois commencer à faire des experiences de Physique, pour lesquelles j’ai pourtant été appellé. Le 24 je commençai à prendre les eaux qui comme toujours m’ont fait beaucoup de bien. Le 30 arriva Mr Pallas et avec lui un certain Pasteur reformé Sparre, qui sur son risque etoit venû pour nous offrir ses services, pour précher dans nôtre eglise tant en françois qu’en allemand et même en hollandois. C’est d’ailleurs un très galant homme, et ses lettres de recommandation promêttent beaucoup ; il ne s’agit maintenant qu’à se procurer l’approbation de nos trois communautés reformées, et cette approbation dependra de la reussite de ses premièrs sermons. Le 1 Aout il-y-avoit une grande fête, on benissoit la rivière vis-à-vis la maison de campagne de Mr de Stehlin : j’y fûs aussi pour voir la ceremonie, après laquelle un milliers des hommes tous nûs se précipitèrent dans la rivière pour participer à la benediction. le 6 Aout je reçûs Votre dernière lettre avec les incluses : le Comte Orlow notre chef arriva ici à l’imprévû, mes collegues fûrent très capôts : je lui avois ecrit une lettre en langue russe ; dont il a été bien surpris : le 7 je dinai chez lui avec les nouveaux venûs Professeurs Eymelin, Wolff et Pallas : le 12 le Pasteur Sparre prononça son premier sermon françois, mais sa prononciation affectée et trop parisienne deplût beaucoup tout l’auditoire. Enfin aujourd’hui mon frère le medecin delogea de notre maison et s’alla loger près de la Cour son foyer et son fumier.

Je finis cette lettre aujourd’hui le 17 Aout : je Vous ai marqué, Monsieur et très honoré Oncle ! tout ce qui nous est arrivé d’extraordinaire, j’y ajouterai en peu de môts mes occupations ordinaires, qui toujours consistent à passer les matinées à l’Academie, à aller diner chez quelque Seigneur, à avoir de la compagnie chez moi, à fréquenter les assemblées de la Societé oeconomique et, du Consistoire et à tacher de procurer à mon t..Dilthey tous les avantages possibles : à faire de tems à tems quelque promenade avec ma famille et à passer quelques heures tranquillement avec ma chère femme et chères enfans, quoique ce dernier helas ! n’arrives que très rarement. Mille et mille respects, amitiés, complimens & civilités de toute notre maison à toutes nos connoissances Berlinoises et en particulier à Vous, Mad. Votre epouse et toute Vôtre aimable famille, Mll. Regal, la Baume etc etc etc je suis avec un très profond respect.

Monsieur mon très-chèr honoré Oncle. Votre très humble & très obe£issant Serviteur et Neveu J. Albert Euler