Lettres et textes:
Le Berlin intellectuel
des années 1800

Lettre de Jean Albert Euler à Jean Henri Samuel Formey (Saint Pétersbourg, 27 mai 1768)

 

 

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Monsieur mon très-chèr et très-honoré Oncle,

je commence la présente lettre ce mardi 20/31 May, mais je
ne compte pas de la finir avant venderdi prochain : je Vous
écrirois bien plus souvant, très-honoré Oncle, si je pouvois
me desacoutûmer de remplir d’abord quatre et même plusieurs
pages entieres, le plaisir que j’ai de Vous entretenir est trop
grand, et il me coute de la peine d’y mettre des bornes.
Notre très honoré Chef est un bon oeconome, à qui les inte-
rèts de l’Academie tiennent fort à cœur, et il me prendraoit
surement mauvais, si abusant de la permission que j’ai d’en-
voier mes lettres sous le cachet de l’academie, j’expe-
diois trop souvant des pacquets entiers. Mssrs. Güldenstadt,
Mallet et Pictet sont heureusement arrivé. Le premier
m’a rémis tout ce que Vous avez eu la bonté de donner
pour moi, et les Génevois me vont aussi rémettre ce qu’ils
ont apporté pour moi ; nous Vous rendons mille graces
de la Continuation de Votre bienveuïllance, très chèr
Oncle, et des marques fréquentes que Vous voulez bien
nous en donner à chaque occasion qui se présente ; mais
à ce que Mssrs Mallet et Pictet m’assurent. Vous leur avez
encore donné pour nous d’une maniere des plus gracieuses
et très galante une autre présent, qui nous est bien plus
cher que tout ce que le monde entier nous peut offrir dans
l’éloignement où nous sommes obligés de vivre de Vous.
Vous devinerez aisément, notre très honoré Oncle, que
je parle de Votre portrait, quelle surprise agréable pour
nous ! nous l’attendons avec impatience, et nous le
baiserons mille et mille fois : pardonnez moi cette expression,
je ne sais comment déceler notre joie ; les sentimens de
notre contentement et de notre réconnoissance sont trop
vives, et les expressions me manquent. Je vais parcour
rir

rir mon journal et en transcrire ce qui merite le plus
Votre attention : je finirai par répondre aux lettres que nous
avons eu le bonheur de récevoir de Vous. La derniere étant
du 17 Avril, le 18 fût introduit le Prof. Lowitz qui ne s’est arreté
à Berlin que deux heures, je présentai a l’Academie un
mémoire physique de molu fluidorum : le 19 je reçûs de
lettres, de Vous Monsieur et très-chèr Oncle, de mon beau
pere
et du Pasteur la Vigne à qui quelqu’un avoit donné
des informations très peu fondées et même calomnieuses de
notre communueauté, mais nous lui avons d’abord répondû et
appaisé, de sorte que je ne doute nullement qu’il n’accepte notre
chaire : nous l’attendons à présent dans quelques semaines. Le
Pasteur Brounne arriva ce même jour, un fort honnête homme
et un digne Pasteur ; il m’apporta plusieures nouvelles de
Zuric et une lettre de mon ami Rhan. Mll. Winterstadt
dinâ avec nous et nous allâmes à l’assemblée publique
qui se tient tous les samdis au petit corps des cadets, qui
dansent et soupent en présence d’une cohüe de beau monde.
Le grand corps de cadets donne ses assemblées aux dimanches
et le couvant des filles aux Lundis. Le 20 à notre église,
ou nous fîmes avertir par la chaire, que le pasteur Brounne
distribuera au dimanche prochain la Sainte communion à toute
la communeauté. Je dinai ensuite chez mon frere le medecin :
ma femme reçût quelques visites. Le 21. Jour de naissance de
S.M.I. qui est au chateau de Sarskoe Selo. Nous reçumes quelques
visites et entre autres celles du Pasteur Brounner. Nous nous pro-
menames tous en chalouppe et la ville fût illuminée : je
reçû une lettre de Mr. de Sonntag de Vienne qui parle toujours
beaucoup de Vous, il m’a surtout chargé de Vous faire ses très
humbles Complimens et Vous priant très honoré Oncle, de Vous
souvenir de tems en tems de lui. Mr. de Sonntag a été fait
capitaine de l’Artillerie polonoise, il a accepté le titre mais
réfusé la compagnie qui y étoit attachée. Le Comte Alexis Orlov
reçût de S.M.I. le cordon bleu. Le 22 rien de notable. Le
23 je donnai à diner au Pasteur Brounner, Prof. Lowitz,
son fils, Mr. Dahler, Diacre de nôtre église et à toute ma fa-
mille ; nous étions 22 personnes à table. J’allais ensuite
dans la Societé oeconomique à pied c’est-à-dire après avoir
traversé

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traversé la rivière en chalouppe. Je fus surpris de voir que tout
les grands seigneurs avoient tout à fait changé de sentiment et qu’ils
étoient tous pour une liberté sans bornes. Ces Messieurs adjugerent
le prix que remportât Mr. Bearde à Aix la Chapelle, et les
autres billets bûrent tous jettés dans un feu de Cheminée. Mr.
de Sthalin
Vous aura envoié un exemplaire de l’Avertissement
que la Societé a fait publier à cette occasion. Plusieurs pieces
qui auparevant ont été unaniment approuvées furent rejettées,
et Vous sentez bien très honoré Oncle que j’ai pris le partis de me
taire. Le 24 et 25 rien de notable : Le 26 à la préparation : Le
27, Communia toute notre famille exceptée ma sœur Delen qui
a été indisposée ; la femme du Medecin en étoit aussi et c’étoit sa
premiere sortie. Le Pasteur Brounner prononçâ un excellent
Sermon et fût applaudi de toutess les auditeurs. Vers le soir
nous nous promenâmes en voitures, moi, ma femme et de mes enfans.
Le 28. Le Pastor Brounner vint prendre congé de nous et je soupai
avec lui chez mon père. Le 29 j’ecris au Directeur Marggraaf et
à mon beau père ; ma femme et moi traverserent la riviere
en chalouppe : elle je l’accompagnai ensuite à pied chez mon frere
le medecin et j’allai au consistoire. Le 30 dina chez moi une
Tante Xsell arrivée de Moskou, j’allai ensuite à la Societé oecono-
mique
, où le Comte Stroganov fût créé président. Le 1 de May je
reçû encore une lettre de Mr. de Sonntag de Vienne. Le 2 je
reçû une lettre de Vous mon très honoré Oncle : les glaces
de Ladoga arriverent et couvrirent la riviere ensorte que
le passage par la riviere devint très dangereusex. Le 3
je finis le 2d Tome des Lettres à une Princesse d’Allemagne
il ne manque aprésent que 4 feuilles à imprimer. Le 4 jour
de naissance de ma chere femme que Dieu veuille benir !
je passai cette journée chez moi très content. Le 5. du grand matin
brûla une maison de pierre pas loin de nous, mais le bon ordre
empechà que l’incendie n’alloit plus loin. Mad. la Veuve Lehmann
étant à l’agonie fit prier ma femme de la venir voir : elle
mourût effectivement vers dix heures du soir. Le Comte Orlov
mon chef s’est déclaré premier tuteur des pauvres orphe-
lins, et leur a donné pour tuteur un certain KriegsRath-
Vorck
. Le 6 : les glaces continuerent à couper le passage
de la riviere. J’allai avec ma femme voir les pauves enfans
de Lehmann. Une Chalouppe fût ecrasée par les glaces.

Le 7 de Mai rien de remarquable. Le 8 jour de l’ascension, je repondis à
Mr. de Sonntag : le Candidat qui prêche dansnotre église dinâ chez moi.
Mr Guldenstadt arriva, je fis transporter tous ses effets chez moi, et il
coucha che cette nuit chez moi. Le 9 je menai Mr. Guldenstadt chez
le Comte Orlov notre chef : il n’étoit plus chez lui : il est parti pour
Sarskoe Selo et n’est pas encore de rétour. Je fis quelques autres visites
avec Mr. Guldenstadt et le menai après diner dans le logement que
l’Academie lui a accordé. Je fus ensuite à l’enterrement de Mad.
Lehmann
, avec ma femme et mes freres. La Comtesse Scheremettov
eut la petite verole, son promis le Comte de Panin Grand-Gouverneur
du Grand Duc aiant été auprès d’elle, il n’osa plus rétourner chez le
Grand Duc, il lui ecrivit donc un billet qui étoit obligé de passer par
cinq mains personnes, et le Grand Duc après l’avoir reçû s’enfuit
à Sarskoe Selo. Son Gouverneur reçût la dessûs ordre de brûler
tout ce qu’il avoit eu sur son corps lorsqu’il étoit chez sa maitresse,
de rester ensuite 15 jours chez son frere le General en Chef,
après quoi il pourra venir à Peterhof, où il sera obligé de
séjourner encore quelques jours avant d’oser paroître à Sarskoe Selo.

Ce 26 May 1768

Ayant fait lever les planches de ma chambre et charger
la porte, j’ai été obligé de remettre la continuation de cette
lettre jusqu’aujourd’hui : je reprens donc le fil de mon
journal. Le 11 de ce mois j’allais avec mes enfans à l’église,
nous passâmes la riviere en chalouppe et l’équipage de mon
frère nous attendit de l’autre coté. Mon frere le medecin
avec sa femme nous vinrent voir après diner, et Mr Guteden-
stet
soupa chez nous. Le 12 quelques visites. Le 13 les Glaces
de Ladoga couvrirent la riviere de nouveau. Le 14 arriverent
35 vaisseaux et Mr. Guldenstadt et quelques autres nous rendirent
visite. Ma femme en faisoit le 15 et le 16 le pont fût
construit qui depuis ce jour rétablit la communication
avec l’autre côté de la ville. Le 157 mourût la Comtesse
Scheremettov
, la promise du Comte Panin, on avoit mis *promis*
un prix de 50000 roubles pour celui des medecins qui
la retabliroit : mais la mort se mocqua des medecins.
je rendis ce jour plusieures visites. Le 18 matin à
l’église et après diner chez mon frere le medecin. Mr.
Guldenstadt
soupa chez nous et Mssrs. Mallet et Pictet
arriverent qui me vinrent voir le 19.

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Le 20 May je recûs une lettre de Vous, très honoré
Oncle, et avec celle-cy des lettres du Directeur Marggraf
et du Papa Hagmeister. Mll. Winterstadt nous vint voir, elle
est très bien et a grande ésperance d’avancer à la premiere
occasion ; je ne doute pas qu’elle ne fasse quelque jour sa
fortune. Si elle devient Directrice du couvant ou de quel-
qu’un des autres établissemens, elle aura toujours 1000 roubles
par an, etavec logement, table, equipage, bois, chandelles et do-
mestiques. Mr. Guldenstadt soupa encore chez nous, il me paroit
être un garçon d’un excellent caractere. Le 21 nous dinâmes
tous avec quelques academiciens chez Papa et nous cele-
brames le jour des nôces de mon frere. Apres diner à
la Societé oeconomique. Le 22 au couvent des filles
nobles. Le 23 je dinai chez le Comte Orlov mon chef.
Mssrs Mallet & Pictet me vinrent voir vers le soir et me
rémirent Votre portrait, très chèr Oncle, avec tous les
papiers et livres que Vous leur avez donné. J’ai donné
à Mr. de Stalin le petit livre qui y étoit avec prix joint.
Il nous semble, Monsieur et très-honoré Oncle, que selon
Votre Portrait, Vous Vous êtez changé à Votre avantage,
Au moins avez-vous l’air très bien portant, et cela nous
fait beaucoup de plaisir. Le 24 au matin je me pro-
menai beaucoup en faisant plusieurs visites : ma femme
sortir pour en faire pareillement : et les anglois illumi-
nerent leurs maison à l’occasion du jour de naissance de
leur roi, qu’ils celebrent tous les ans très magnifique-
ment. Hier je fûs avec Trinette à l’église et vers le soir
je fis atteler 4 chevaux de louage à mon grand
carosse, n[...] où nous nous fourrames tous, savoir
six grandes personnes et mes deux ainés. eEnsuite nous
partîmes pour Kamini Ostrov, une très belle Isle apparte-
nante au grand Duc, où il y avoit une affluance terrible
des gens qui se promenoient. En disant qu’il y avoit
1000 voitûres, je ne dis surement pas trop. Le Jardin est
assés joli et les environs ne ressemblent pas mal au
parc de Berlin. A 8 heures nous fûmes de rétour.

Aujourd’hui je reçû une lettre de Vous, Monsieur et
très honoré Oncle, et maintenant je vais réprendre
toutes Vos lettres pour repondre aux articles princi-
pales qui y sont contenues. Je felicite l’Academie de
Berlin
de la glorieuse acquisition qu’elle vient de faire
dans la personne de S.M.I. et d’être son confrere ne
flatte pas peu ma vanité. J’en fis d’abord l’ouverture à
notre Chef qui en parût très surpris, m’assurant que S.M.
I.
ne lui en avoit jamais parlé. Le beau présent surtout
qui étoit joint à la lettre très gracieuse que Vous avéz
reçû, lui fit quelque peine ; nous l’avions possedé avant
quelque tems, et comme mon père le pressa de faire copier
ces cartes géographiques, il répondit que S.M.I. nous en
sera surement présent, or aiant l’original il seroit très
superflû d’en tirer copie. Cependant S.M.I. ordonna de
les Lui rendre et voilà qu’elles sont à Berlin. Je fis
ensuite ma commission et je disais au Comte que c’étoit Vous
qui aviez par qui tout s’est fait : il me repondit là
dessûs que comme S.M.I. ne lui en a jamais parlé, il
ne conviendroit en aucune façon qu’il Lui en parla :
il tâchera cependant faire ensorte qu’Elle l’apprenne des
autres. En attendant je l’ai dit à tous ceux que j’ai vû,
et je suis sur, qu’en cas que S.M.I. veuille faire quelque
gratification à ce sujet, Elle ne sera pas embarrassée à
qui Elle la feroit. Comme Vous ne me parlez plus dans
Vos lettres suivantes des suites de l’enlevement de la
Kamke, je suppose que le Pere y a acquiescé. Nous
attendons tous les jours le Comte de Gollovin revenant de Berlin.
j’ai dejà prié son pere de faire en sorte que le Prince Dolgor.
n’aprenne rien de Votre intercession. L’affaire de Mr.
De Gualtieri
et son issüe nous a bien diverti. il n’y que des
tels echecs qui seront en état de le rendre sage, et je lui
souhaite pour son propre bien encore trois à quatres sembla-
bles humiliations. Pour la famille des Thomas, j’ai eu
l’honneur de faire leur connoissance chez feu la Tante
Bonafous
, toutes moulées sur la même moule me

46.
Paroîssent des d’autant de copies d’un original des plus ridi-
cules : interessées au plus haut dégré elles ne rougissent pas de
prodiguer les plus basses flatteries. J’ai envoié par mes pen-
sionnaires de Schepoteef, (qui sont des parents de la
princesse Daschkov, demeurante toujours à Moskau) les
deux traductions que Vous avez faites des vers de cette
princesse : j’y ai encore joint les deux traductions miserables
du C. de Fr. et j’attends aprésent tous les jours une reponse.
Déjà de notre tems Mr. d’Ammon recût de S.M.I. un
présent de 500 Ducats pour lui avoir présentés ses tables
génealogiques : il voulût encore que mon père les lui payât
en se faisant les rembourser ici : je crois qu’il est en corres-
pondance avec les Comtes de Czernitschef. Il faut bien que
je Vous dise un môt de notre Mr. Gmelin ; j’y ajouterais
volontiers une description de tous les autres membres de
notre illustre Academie, qui tous à quelques uns de près
sont tous de vrais origineaux. Le Prof. Gmelin donc est
d’ailleurs un très bon garçon, et on dit quaussi qu’il
est très savant ; mais il s’enyvre tous les jours et quand
il est bien yvre il ne ressemble pas mal à un fous. Les
après diner chez lui ressemblent à des vrais bachanales, c’est
alors que chez lui s’assemblent presque tous les buveurs
les plus renommés. Le Champagne le xzayne Bourgogne
et surtout le Punschnapf ne quitte pas sa table et cela
continue ordinairement jusqu’à 2 heures du matin. Mr.
Guldenstadt
qui loge chez lui s’en plaint beaucoup et souhaite
ardement de pouvoir s’en debarrasser. L’Epicier Bout
ne vient pas me voir, dont je suis très surpris, il n’a pas
même communié à notre église : je l’ai fait inviter mais
il paroit qu’il nous craint, et jusqu’ici je n’ai pas eu le
tems de l’aller voir. Mr. de Castillon a obtenû le second
refus, et je crois qu’il ne reviendra plus : mais il sera
bien acharné contre toute la russie. J’espere que Vous
nous enverrez, Monsieur et très-honoré Oncle un exemplaire
de la nouvelle Liste des Academiciens de Berlin, dont
nous tous sommes très curieux. J’ai pareillement ré
commandé

le jeune Poggenpohl à notre Professeur Schlözzer qui actuelle-
ment est à Göttingue. On loue beaucoup ce jeune garçon.
Le petit D’anckelmann est donc époux, mais qui a le
bonheur d’être sa chere épouse ? Mr. de Sthalin s’in-
formera chez le Directeur des Postes d’ici, si le livre
en question est arrivé, et dès que nôtre chef retournera
à Sarskoe Selo, je le prierai de s’informer de cela chez
le Grand Duc lui-même. Quant au pauvre Malechovski
je ne manquerai pas d’aller au premier jour chez le Baron
de Goltz
, et je verrai alors ce qu’il y aura à faire.

Je finis aujourd’hui ce 27 de Mai : hier au soir
nous eumes encore la visite du Baron de Bieligenstein
avec sa femme et un Mr. de la Termiere Bibliothecaire
du Grand Duc et ci-dévant Sigisbé de la Chancelliere
Worontzov
. Mr. Guldenstadt soupa chez nous et nous
nous promenâmes tous après souper. Toute notre
famille se porte à merveille : mon petit Hans va
à une école chez un François nommé Nodrin, qui
tient aussi des Pensionnaires. Mille respects, devoirs,
tendresses de nous tous à Vous très cher Oncle et à
toute Votre famille : je suis avec un profond respect

Votre très humble et très obeïssant Serviteur et
Neveu
J.Albert Euler St. Petersbourg ce
27 Mai/7 Juin 1768.
Monsieur mon très-chèr et très-honoré Oncle,

je commence la présente lettre ce mardi 20/31 May, mais je ne compte pas de la finir avant venderdi prochain : je Vous écrirois bien plus souvant, très-honoré Oncle, si je pouvois me desacoutûmer de remplir d’abord quatre et même plusieurs pages entieres, le plaisir que j’ai de Vous entretenir est trop grand, et il me coute de la peine d’y mettre des bornes. Notre très honoré Chef est un bon oeconome, à qui les interèts de l’Academie tiennent fort à cœur, et il me prendraoit surement mauvais, si abusant de la permission que j’ai d’envoier mes lettres sous le cachet de l’academie, j’expediois trop souvant des pacquets entiers. Mssrs. Güldenstadt, Mallet et Pictet sont heureusement arrivé. Le premier m’a rémis tout ce que Vous avez eu la bonté de donner pour moi, et les Génevois me vont aussi rémettre ce qu’ils ont apporté pour moi ; nous Vous rendons mille graces de la Continuation de Votre bienveuïllance, très chèr Oncle, et des marques fréquentes que Vous voulez bien nous en donner à chaque occasion qui se présente ; mais à ce que Mssrs Mallet et Pictet m’assurent. Vous leur avez encore donné pour nous d’une maniere des plus gracieuses et très galante une autre présent, qui nous est bien plus cher que tout ce que le monde entier nous peut offrir dans l’éloignement où nous sommes obligés de vivre de Vous. Vous devinerez aisément, notre très honoré Oncle, que je parle de Votre portrait, quelle surprise agréable pour nous ! nous l’attendons avec impatience, et nous le baiserons mille et mille fois : pardonnez moi cette expression, je ne sais comment déceler notre joie ; les sentimens de notre contentement et de notre réconnoissance sont trop vives, et les expressions me manquent. Je vais parcour rir

rir mon journal et en transcrire ce qui merite le plus Votre attention : je finirai par répondre aux lettres que nous avons eu le bonheur de récevoir de Vous. La derniere étant du 17 Avril, le 18 fût introduit le Prof. Lowitz qui ne s’est arreté à Berlin que deux heures, je présentai a l’Academie un mémoire physique de molu fluidorum : le 19 je reçûs de lettres, de Vous Monsieur et très-chèr Oncle, de mon beau pere et du Pasteur la Vigne à qui quelqu’un avoit donné des informations très peu fondées et même calomnieuses de notre communueauté, mais nous lui avons d’abord répondû et appaisé, de sorte que je ne doute nullement qu’il n’accepte notre chaire : nous l’attendons à présent dans quelques semaines. Le Pasteur Brounne arriva ce même jour, un fort honnête homme et un digne Pasteur ; il m’apporta plusieures nouvelles de Zuric et une lettre de mon ami Rhan. Mll. Winterstadt dinâ avec nous et nous allâmes à l’assemblée publique qui se tient tous les samdis au petit corps des cadets, qui dansent et soupent en présence d’une cohüe de beau monde. Le grand corps de cadets donne ses assemblées aux dimanches et le couvant des filles aux Lundis. Le 20 à notre église, ou nous fîmes avertir par la chaire, que le pasteur Brounne distribuera au dimanche prochain la Sainte communion à toute la communeauté. Je dinai ensuite chez mon frere le medecin : ma femme reçût quelques visites. Le 21. Jour de naissance de S.M.I. qui est au chateau de Sarskoe Selo. Nous reçumes quelques visites et entre autres celles du Pasteur Brounner. Nous nous promenames tous en chalouppe et la ville fût illuminée : je reçû une lettre de Mr. de Sonntag de Vienne qui parle toujours beaucoup de Vous, il m’a surtout chargé de Vous faire ses très humbles Complimens et Vous priant très honoré Oncle, de Vous souvenir de tems en tems de lui. Mr. de Sonntag a été fait capitaine de l’Artillerie polonoise, il a accepté le titre mais réfusé la compagnie qui y étoit attachée. Le Comte Alexis Orlov reçût de S.M.I. le cordon bleu. Le 22 rien de notable. Le 23 je donnai à diner au Pasteur Brounner, Prof. Lowitz, son fils, Mr. Dahler, Diacre de nôtre église et à toute ma famille ; nous étions 22 personnes à table. J’allais ensuite dans la Societé oeconomique à pied c’est-à-dire après avoir traversé

traversé la rivière en chalouppe. Je fus surpris de voir que tout les grands seigneurs avoient tout à fait changé de sentiment et qu’ils étoient tous pour une liberté sans bornes. Ces Messieurs adjugerent le prix que remportât Mr. Bearde à Aix la Chapelle, et les autres billets bûrent tous jettés dans un feu de Cheminée. Mr. de Sthalin Vous aura envoié un exemplaire de l’Avertissement que la Societé a fait publier à cette occasion. Plusieurs pieces qui auparevant ont été unaniment approuvées furent rejettées, et Vous sentez bien très honoré Oncle que j’ai pris le partis de me taire. Le 24 et 25 rien de notable : Le 26 à la préparation : Le 27, Communia toute notre famille exceptée ma sœur Delen qui a été indisposée ; la femme du Medecin en étoit aussi et c’étoit sa premiere sortie. Le Pasteur Brounner prononçâ un excellent Sermon et fût applaudi de tous les auditeurs. Vers le soir nous nous promenâmes en voitures, moi, ma femme et de mes enfans. Le 28. Le Pastor Brounner vint prendre congé de nous et je soupai avec lui chez mon père. Le 29 j’ecris au Directeur Marggraaf et à mon beau père ; ma femme et moi traverserent la riviere en chalouppe : je l’accompagnai ensuite à pied chez mon frere le medecin et j’allai au consistoire. Le 30 dina chez moi une Tante Xsell arrivée de Moskou, j’allai ensuite à la Societé oeconomique, où le Comte Stroganov fût créé président. Le 1 de May je reçû encore une lettre de Mr. de Sonntag de Vienne. Le 2 je reçû une lettre de Vous mon très honoré Oncle : les glaces de Ladoga arriverent et couvrirent la riviere ensorte que le passage par la riviere devint très dangereux. Le 3 je finis le 2d Tome des Lettres à une Princesse d’Allemagne il ne manque aprésent que 4 feuilles à imprimer. Le 4 jour de naissance de ma chere femme que Dieu veuille benir ! je passai cette journée chez moi très content. Le 5. du grand matin brûla une maison de pierre pas loin de nous, mais le bon ordre empechà que l’incendie n’alloit plus loin. Mad. la Veuve Lehmann étant à l’agonie fit prier ma femme de la venir voir : elle mourût effectivement vers dix heures du soir. Le Comte Orlov mon chef s’est déclaré premier tuteur des pauvres orphelins, et leur a donné pour tuteur un certain KriegsRathVorck. Le 6 : les glaces continuerent à couper le passage de la riviere. J’allai avec ma femme voir les pauves enfans de Lehmann. Une Chalouppe fût ecrasée par les glaces.

Le 7 de Mai rien de remarquable. Le 8 jour de l’ascension, je repondis à Mr. de Sonntag : le Candidat qui prêche dansnotre église dinâ chez moi. Mr Guldenstadt arriva, je fis transporter tous ses effets chez moi, et il coucha cette nuit chez moi. Le 9 je menai Mr. Guldenstadt chez le Comte Orlov notre chef : il n’étoit plus chez lui : il est parti pour Sarskoe Selo et n’est pas encore de rétour. Je fis quelques autres visites avec Mr. Guldenstadt et le menai après diner dans le logement que l’Academie lui a accordé. Je fus ensuite à l’enterrement de Mad. Lehmann, avec ma femme et mes freres. La Comtesse Scheremettov eut la petite verole, son promis le Comte de Panin Grand-Gouverneur du Grand Duc aiant été auprès d’elle, il n’osa plus rétourner chez le Grand Duc, il lui ecrivit donc un billet qui étoit obligé de passer par cinq personnes, et le Grand Duc après l’avoir reçû s’enfuit à Sarskoe Selo. Son Gouverneur reçût la dessûs ordre de brûler tout ce qu’il avoit eu sur son corps lorsqu’il étoit chez sa maitresse, de rester ensuite 15 jours chez son frere le General en Chef, après quoi il pourra venir à Peterhof, où il sera obligé de séjourner encore quelques jours avant d’oser paroître à Sarskoe Selo.

Ce 26 May 1768

Ayant fait lever les planches de ma chambre et charger la porte, j’ai été obligé de remettre la continuation de cette lettre jusqu’aujourd’hui : je reprens donc le fil de mon journal. Le 11 de ce mois j’allais avec mes enfans à l’église, nous passâmes la riviere en chalouppe et l’équipage de mon frère nous attendit de l’autre coté. Mon frere le medecin avec sa femme nous vinrent voir après diner, et Mr Gutedenstet soupa chez nous. Le 12 quelques visites. Le 13 les Glaces de Ladoga couvrirent la riviere de nouveau. Le 14 arriverent 35 vaisseaux et Mr. Guldenstadt et quelques autres nous rendirent visite. Ma femme en faisoit le 15 et le 16 le pont fût construit qui depuis ce jour rétablit la communication avec l’autre côté de la ville. Le 17 mourût la Comtesse Scheremettov, la promise du Comte Panin, on avoit mis *promis* un prix de 50000 roubles pour celui des medecins qui la retabliroit : mais la mort se mocqua des medecins. je rendis ce jour plusieures visites. Le 18 matin à l’église et après diner chez mon frere le medecin. Mr. Guldenstadt soupa chez nous et Mssrs. Mallet et Pictet arriverent qui me vinrent voir le 19.

Le 20 May je recûs une lettre de Vous, très honoré Oncle, et avec celle-cy des lettres du Directeur Marggraf et du Papa Hagmeister. Mll. Winterstadt nous vint voir, elle est très bien et a grande ésperance d’avancer à la premiere occasion ; je ne doute pas qu’elle ne fasse quelque jour sa fortune. Si elle devient Directrice du couvant ou de quelqu’un des autres établissemens, elle aura toujours 1000 roubles par an, avec logement, table, equipage, bois, chandelles et domestiques. Mr. Guldenstadt soupa encore chez nous, il me paroit être un garçon d’un excellent caractere. Le 21 nous dinâmes tous avec quelques academiciens chez Papa et nous celebrames le jour des nôces de mon frere. Apres diner à la Societé oeconomique. Le 22 au couvent des filles nobles. Le 23 je dinai chez le Comte Orlov mon chef. Mssrs Mallet & Pictet me vinrent voir vers le soir et me rémirent Votre portrait, très chèr Oncle, avec tous les papiers et livres que Vous leur avez donné. J’ai donné à Mr. de Stalin le petit livre qui y étoit joint. Il nous semble, Monsieur et très-honoré Oncle, que selon Votre Portrait, Vous Vous êtez changé à Votre avantage, Au moins avez-vous l’air très bien portant, et cela nous fait beaucoup de plaisir. Le 24 au matin je me promenai beaucoup en faisant plusieurs visites : ma femme sortir pour en faire pareillement : et les anglois illuminerent leurs maison à l’occasion du jour de naissance de leur roi, qu’ils celebrent tous les ans très magnifiquement. Hier je fûs avec Trinette à l’église et vers le soir je fis atteler 4 chevaux de louage à mon grand carosse, où nous nous fourrames tous, savoir six grandes personnes et mes deux ainés. Ensuite nous partîmes pour Kamini Ostrov, une très belle Isle appartenante au grand Duc, où il y avoit une affluance terrible des gens qui se promenoient. En disant qu’il y avoit 1000 voitûres, je ne dis surement pas trop. Le Jardin est assés joli et les environs ne ressemblent pas mal au parc de Berlin. A 8 heures nous fûmes de rétour.

Aujourd’hui je reçû une lettre de Vous, Monsieur et très honoré Oncle, et maintenant je vais réprendre toutes Vos lettres pour repondre aux articles principales qui y sont contenues. Je felicite l’Academie de Berlin de la glorieuse acquisition qu’elle vient de faire dans la personne de S.M.I. et d’être son confrere ne flatte pas peu ma vanité. J’en fis d’abord l’ouverture à notre Chef qui en parût très surpris, m’assurant que S.M. I. ne lui en avoit jamais parlé. Le beau présent surtout qui étoit joint à la lettre très gracieuse que Vous avéz reçû, lui fit quelque peine ; nous l’avions possedé avant quelque tems, et comme mon père le pressa de faire copier ces cartes géographiques, il répondit que S.M.I. nous en sera surement présent, or aiant l’original il seroit très superflû d’en tirer copie. Cependant S.M.I. ordonna de les Lui rendre et voilà qu’elles sont à Berlin. Je fis ensuite ma commission et je disais au Comte que c’étoit Vous par qui tout s’est fait : il me repondit là dessûs que comme S.M.I. ne lui en a jamais parlé, il ne conviendroit en aucune façon qu’il Lui en parla : il tâchera cependant faire ensorte qu’Elle l’apprenne des autres. En attendant je l’ai dit à tous ceux que j’ai vû, et je suis sur, qu’en cas que S.M.I. veuille faire quelque gratification à ce sujet, Elle ne sera pas embarrassée à qui Elle la feroit. Comme Vous ne me parlez plus dans Vos lettres suivantes des suites de l’enlevement de la Kamke, je suppose que le Pere y a acquiescé. Nous attendons tous les jours le Comte de Gollovin revenant de Berlin. j’ai dejà prié son pere de faire en sorte que le Prince Dolgor. n’aprenne rien de Votre intercession. L’affaire de Mr. De Gualtieri et son issüe nous a bien diverti. il n’y que des tels echecs qui seront en état de le rendre sage, et je lui souhaite pour son propre bien encore trois à quatres semblables humiliations. Pour la famille des Thomas, j’ai eu l’honneur de faire leur connoissance chez feu la Tante Bonafous, toutes moulées sur la même moule me

Paroîssent des d’autant de copies d’un original des plus ridicules : interessées au plus haut dégré elles ne rougissent pas de prodiguer les plus basses flatteries. J’ai envoié par mes pensionnaires de Schepoteef, (qui sont des parents de la princesse Daschkov, demeurante toujours à Moskau) les deux traductions que Vous avez faites des vers de cette princesse : j’y ai encore joint les deux traductions miserables du C. de Fr. et j’attends aprésent tous les jours une reponse. Déjà de notre tems Mr. d’Ammon recût de S.M.I. un présent de 500 Ducats pour lui avoir présentés ses tables génealogiques : il voulût encore que mon père les lui payât en se faisant les rembourser ici : je crois qu’il est en correspondance avec les Comtes de Czernitschef. Il faut bien que je Vous dise un môt de notre Mr. Gmelin ; j’y ajouterais volontiers une description de tous les autres membres de notre illustre Academie, qui à quelques uns de près sont tous de vrais origineaux. Le Prof. Gmelin donc est d’ailleurs un très bon garçon, et on dit aussi qu’il est très savant ; mais il s’enyvre tous les jours et quand il est bien yvre il ne ressemble pas mal à un fous. Les après diner chez lui ressemblent à des vrais bachanales, c’est alors que chez lui s’assemblent les buveurs les plus renommés. Le Champagne le Bourgogne et surtout le Punschnapf ne quitte pas sa table et cela continue ordinairement jusqu’à 2 heures du matin. Mr. Guldenstadt qui loge chez lui s’en plaint beaucoup et souhaite ardement de pouvoir s’en debarrasser. L’Epicier Bout ne vient pas me voir, dont je suis très surpris, il n’a pas même communié à notre église : je l’ai fait inviter mais il paroit qu’il nous craint, et jusqu’ici je n’ai pas eu le tems de l’aller voir. Mr. de Castillon a obtenû le second refus, et je crois qu’il ne reviendra plus : mais il sera bien acharné contre toute la russie. J’espere que Vous nous enverrez, Monsieur et très-honoré Oncle un exemplaire de la nouvelle Liste des Academiciens de Berlin, dont nous tous sommes très curieux. J’ai pareillement ré commandé

le jeune Poggenpohl à notre Professeur Schlözzer qui actuellement est à Göttingue. On loue beaucoup ce jeune garçon. Le petit D’anckelmann est donc époux, mais qui a le bonheur d’être sa chere épouse ? Mr. de Sthalin s’informera chez le Directeur des Postes d’ici, si le livre en question est arrivé, et dès que nôtre chef retournera à Sarskoe Selo, je le prierai de s’informer de cela chez le Grand Duc lui-même. Quant au pauvre Malechovski je ne manquerai pas d’aller au premier jour chez le Baron de Goltz, et je verrai alors ce qu’il y aura à faire.

Je finis aujourd’hui ce 27 de Mai : hier au soir nous eumes encore la visite du Baron de Bieligenstein avec sa femme et un Mr. de la Termiere Bibliothecaire du Grand Duc et ci-dévant Sigisbé de la Chancelliere Worontzov. Mr. Guldenstadt soupa chez nous et nous nous promenâmes tous après souper. Toute notre famille se porte à merveille : mon petit Hans va à une école chez un François nommé Nodrin, qui tient aussi des Pensionnaires. Mille respects, devoirs, tendresses de nous tous à Vous très cher Oncle et à toute Votre famille : je suis avec un profond respect

Votre très humble et très obeïssant Serviteur et Neveu J.Albert Euler St. Petersbourg ce 27 Mai/7 Juin 1768.